L’élégance du hérisson

(Note initialement publiée le 13 juillet 2010)

 

Le décor. Un immeuble grand standing, dans Paris. Des appartements de 400m² habités par de riches propriétaires. Une concierge. Renée a 54 ans. Elle se décrit elle-même comme moche, vieille et insignifiante. Ses passions ? La littérature russe. Tolstoï. Son gros chat obèse s’appelle Léon, en hommage. Elle aime la philosophie aussi. Elle regarde souvent des DVD qu’elle emprunte à la médiathèque. Son genre favori ? Le cinéma japonais. Ses amis ? Veuve, elle ne peut compter que sur Manuela, la femme de ménage. Leur occupation favorite lorsqu’elles se voient ? Boire du thé et grignoter les divines pâtisseries enveloppées de papier de soie confectionnées par Manuela. Le hobby favori de Renée ? Passer auprès de son entourage et en particulier auprès des résidents de l’immeuble pour l’archétype de la concierge, revêche, imbibée de télévision et aux répliques ancestrales. Sa hantise est qu’on découvre qu’elle est intelligente et cultivée.

Dans l’immeuble, le gratin. Des politiques. Des critiques gastronomiques. Des noms à particule. Des vieux maniérés et des jeunes effrontés. Et Paloma.

Paloma a 12 ans. Elle vit entre son père homme politique, sa mère socialiste-en-psychothérapie-depuis-dix-ans, et sa sœur Colombe, à Normale Sup option philosophie. Paloma n’en peut plus. Elle contemple le monde qui l’entoure et les bras lui en tombent. Car Paloma est surdouée. Elle étudie le japonais au collège, afin de pouvoir un jour lire ses mangas favoris dans le texte. Cultivée, observatrice, fine analyste de ses contemporains, elle pense que nous sommes tous voués à devenir des moutons. Elle n’a pas tort. Alors elle a décidé, le jour de ses 13 ans, de se suicider et de mettre le feu à l’appartement de ses parents. Voilà. Parce qu’y en a marre.

Alors que Renée mène sa petite vie tranquillement, Paloma, elle, va essayer dans le temps qui lui reste à vivre de trouver des bonnes raisons de rester en vie. La vie va mettre sur leur chemin un élément qui va les bouleverser l’une et l’autre.

Le personnage de Renée est un beau personnage de roman. Elle est drôle, nature, fine. Le personnage de Paloma est un peu plus difficile à accepter tant l’intelligence et la culture qu’on lui prête semblent assez improbables. Les deux s’évertuent toutefois à passer pour des débiles afin de pouvoir tranquillement s’adonner à leur passion de la culture.

Qu’une concierge soit à ce point cultivée…ma foi pourquoi pas. Mais d’une certaine manière, au lieu de redorer le blason de la profession, ça donne l’impression d’être l’exception qui confirme la règle. Les concierges sont feignantes, pas aimables, renfrognées, et surtout, pas bien futées. Sauf Renée, qui cache bien son jeu. Je dois admettre que j’ai souvent été larguée par les considérations littéraires ou philosophiques de Renée. Il faut croire que je suis encore plus inculte et bête qu’une concierge. Je trouve que globalement, pour Renée et pour Paloma, l’auteur a un peu trop forcé le trait sur l’intelligence et la culture. Quelques failles, quelques méconnaissances auraient permis de croire avec un peu plus de force aux personnages.

Pour les autres personnages, le trait est assez épais également. Les bourgeois sont dépeints avec férocité. Ils sont ridicules, méprisants, manipulateurs, radins…Sur ce point je me dis que finalement, on ne les voit qu’au travers du regard de Renée et de Paloma, qui ont toutes les deux de bonnes raisons de ne pas aimer ces gens et de leur trouver tous les défauts du monde.

Il y a donc une double narration. Renée et Paloma s’expriment chacune à leur tour. L’éditeur a jugé utile de changer de police de caractères pour qu’on fasse bien la différence. Franchement, c’était loin d’être nécessaire.

J’ai bien évidemment apprécié ce roman pour les nombreuses références au Japon : Renée et Paloma sont de grandes admiratrices de la culture japonaise.

C’est un roman sur les préjugés. On considère bien trop souvent que l’habit fait le moine. J’avoue que sans avoir été concierge, j’ai bénéficié de cette attitude condescendante de la part de mes collègues envers une pauvre standardiste. J’ai un peu fait ma Renée pendant ces quatre ans où j’employais mon temps libre au travail à lire des romans, les pieds sur le bureau. Finalement je me dis que le boulot de concierge, outre les désagréments dus aux dérangements incessants de la part des résidents, est plutôt sympa pour qui accorde plus d’importance à son épanouissement personnel qu’à sa carrière. Renée n’aurait pas pu exercer un autre métier, qui ne lui aurait pas laissé le temps de lire. C’est probablement ce qui rend sa situation exceptionnelle et assez irréaliste. Oui, les autodidactes existent, mais les Renée sont trop belles pour être vraies. Une concierge capable d’émettre un avis critique sur un mémoire de normalienne…je demande à voir.

Je parle beaucoup de Renée. Probablement parce que le personnage de Paloma ne m’a pas spécialement touchée. Une ado de 12 ans en révolte contre le monde entier a quelque chose de plus conventionnel qu’une concierge qui cause phénoménologie.

Par contre du point de vue stylistique, Muriel Barbery a su adopter deux styles différents pour chacun de ses personnages. C’est bien écrit. Le vocabulaire est riche et la syntaxe travaillée, tout en étant plaisant à lire. Je trouve toutefois que ça sent l’adaptation cinématographique à plein nez, et elle a déjà eu lieu. C’est un peu le problème de certains auteurs contemporains, on les sent déjà projetés dans la préparation d’une adaptation. J’avais eu le même sentiment en lisant Ensemble c’est tout.

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