Le goût des pépins de pomme

J’avais acheté ce roman à ma sœur pour je ne sais plus quelle occasion, sans l’avoir lu au préalable (c’est mal). Ce qui m’avait plu : la couverture, le titre, et le sticker « prix des lecteurs » de la Fnac. Autant dire…j’ai benoîtement cédé aux sirènes du marketing de tête de gondole. Du coup, quand j’ai décidé de le lire enfin, je partais un peu sur mes gardes. Prête à affronter une déception et à pester sur la médiocrité de la littérature contemporaine et surtout sur celle du lectorat de la Fnac (qui a refusé ma candidature l’an passé (savent pas ce qu’ils ratent)).

Point de tout ça.

C’est un très joli livre à plusieurs titres. Enfin il n’y en a qu’un de titre, mais le livre est joli aussi bien sur le fond que sur la forme.

L’histoire. On pourrait même dire l’Histoire. Ou les histoires. Iris, qui va sur sa trentaine, se rend à l’enterrement de sa grand-mère dans le nord de l’Allemagne. Elle y retrouve bien sûr les membres de sa famille, et le notaire. Celui-ci lui apprend qu’elle hérite de la maison, à la grande surprise de tout le monde. Iris va donc devoir rester quelques jours pour régler ces histoires de succession, et surtout se décider à accepter la maison ou pas. Car la maison, c’est bien évidemment une bâtisse d’un autre âge, perdue dans la campagne loin de sa vie citadine et surtout, c’est une maison hantée par les événements qui s’y sont déroulés depuis des dizaines d’années. Pendant ces quelques jours de réflexion, Iris va replonger dans l’histoire familiale, dans ses bonheurs, dans ses malheurs, dans ses mystères et ses questions qui ne trouveront jamais de réponse.

L’histoire de cette famille commence au début du XXe siècle, à l’époque où Bertha, la grand-mère, était enfant. La Première Guerre Mondiale, la Seconde…des enfants, des amants, des petits-enfants, des maladies…Une histoire familiale tout ce qu’il y a de plus universelle. Je m’attendais à avoir un contexte beaucoup plus marqué par le nazisme mais non. Je me suis souvent interrogée sur ce que pouvaient bien ressentir les nouvelles générations d’adultes, à propos de leur passé, à propos de leur famille, de toutes ces horreurs. Je me suis souvent dit que ce devait être très lourd à porter, à digérer, que les gens devaient composer avec ce qu’ils savaient ou ne savaient pas (le doute peut parfois ronger beaucoup plus que la vérité). J’ai l’impression que ce roman m’a apporté une forme de réponse. Évidemment il ne s’agit que d’un point de vue parmi des millions, mais Iris m’a rassurée.

Ce roman est un roman où les femmes sont partout. Trois filles, deux petites-filles, une grand-mère. Trois générations et un fossé énorme entre ce qu’était la vie de Bertha et la vie d’Iris.

L’oubli et son corollaire, le souvenir, sont la matière première de ce roman. Bertha, longtemps avant sa mort, avait commencé à oublier. Hinnerck, le grand-père, avait souhaité que son journal soit brûlé après sa mort. Oubli forcé. Iris, sa mère et ses tantes, ont dû reconstituer un puzzle avec ce qu’elles avaient su, avec ce qu’elles avaient entendu à la dérobée…Quel crédit accorder à des souvenirs datant de l’époque où on était enfant ? Les souvenirs ne sont-ils pas qu’une réinterprétation personnelle de la vérité ? Là je m’éloigne un peu du roman mais c’est le sentiment que j’ai eu en lisant Iris. Entre ce qu’on lui a raconté, les bribes de souvenirs, les traumatismes qu’on voudrait oublier…le curseur de la vérité peut se déplacer de bout en bout.

L’autre intérêt de ce roman : l’écriture. Évidemment c’est une traduction (je ne suis pas encore tout à fait prête pour la lecture de l’allemand in ze text), mais on a dans ce roman une forme d’écriture que je qualifierais d’à l’ancienne. Énormément de descriptions, et de grande qualité. La maison, dans ses moindres grincements, le jardin, dans ses feuilles de courgette et ses groseilles…tout semble être furieusement en vie et loin de la mémoire à trou d’Iris. Les choses et la nature se fichent pas mal des êtres qui les habitent. Les pommiers et les groseilliers sont exactement les mêmes que du temps de la jeunesse de Bertha. Le parquet grince toujours autant. Les sons et les odeurs, les sensations, sont incroyablement retranscrits et ne peuvent laisser personne indifférent. Car là, Katharina Hagena a tapé dans la mémoire collective. Si l’histoire d’Iris ne vous touche pas, celle de la maison vous parlera forcément. Et cette maison, malgré les choses qui se sont passées à l’intérieur, reste un refuge où il fait bon venir se recentrer sur soi et sur l’éternité du cycle de la nature.

« Mais lire ? Non. Autrefois, oui, et même plus qu’il n’eût fallu, je lisais tout le temps, au lit, en mangeant, à bicyclette aussi. Fini, terminé. Lire signifie collectionner, et collectionner signifie conserver, et conserver signifie se souvenir, et se souvenir signifie ne pas savoir exactement, et ne pas savoir exactement signifie avoir oublié, et oublier signifie tomber, et tomber doit être rayé du programme. »

À la lecture de ce roman, mon cerveau a fait des connexions assez étranges. Enfin une surtout. Ce roman m’a rappelé le film « Tu marcheras sur l’eau », que Flo m’avait offert et qui traite, entre autres, de l’héritage nazi dans les familles. Là aussi on avait une belle analyse du phénomène. Et plus bizarrement, ce roman m’a rappelé la chanson de Bénabar « Quatre murs et un toit ». Je n’ai aucun album de lui mais je lui reconnais un talent certain pour mettre en mots les petites choses du quotidien. Et cette chanson, que j’entends parfois à la radio, me touche tout particulièrement. Lui aussi fait de souvenirs personnels un morceau de mémoire collective.

http://www.deezer.com/fr/music/benabar/reprise-des-negociations-74395

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