1Q84

534, 526, 530. Ce sont respectivement le nombre de pages des livres 1, 2 et 3 du dernier roman de Haruki Murakami. Le total ne fait pas 1984 et c’est bien dommage. Par contre, il y a eu triche, les marges ont été réduites dans le troisième volet, afin, probablement, que celui-ci soit de la même épaisseur que ses prédécesseurs. Et il me semble aussi que le papier est d’un grammage moins important.

Après un roman comme celui-ci, on ne peut s’empêcher de chercher des signes cabalistiques partout.

Parce qu’au centre de ce roman, il y a un autre roman, qu’on ne lira jamais. Dont on n’a que quelques bribes. Ce roman c’est « La chrysalide de l’air ».

On termine 1Q84 un peu secoué. Comme après un long voyage chaotique. Le voyage a commencé doucement, sur une route linéaire, bercé par le ronronnement tranquille du moteur. Le premier tome n’a pas vraiment tenu toutes ses promesses. L’intrigue, un peu longue à se mettre en place, nous a été dévoilée petit à petit, élément par élément. À partir du livre 2, les choses ont commencé à s’accélérer. Le voyage dans l’année 1Q84 a pris quelques virages, essuyé quelques bosses. Et dans le livre 3, tout n’a été qu’accélérations, freinages brusques, précipices vertigineux.

Les voix de Tengo et d’Aomamé se font écho de la première à la dernière page. La construction du roman est un petit peu trop carrée par rapport à son contenu. Un chapitre Tengo, un chapitre Aomamé. Et dans le livre 3, une troisième personne vient se mêler au chœur du récit. (on se croirait dans L’élégance du hérisson, ou la concierge et l’ado prennent chacune leur tour la parole)

Nous sommes en 1984. Aomamé et Tengo ont une trentaine d’années. Ils vivent chacun de leur côté à Tokyo, et ne se sont pas vus depuis vingt ans, depuis l’école primaire. Bien qu’ils n’aient jamais été réellement amis, de nombreux éléments les unissent. Élevés à la dure par des parents peu affectueux et exigeants, absorbés par leurs activités d’adultes, la petite fille et le petit garçon ont dû très tôt prendre en main leur vie et leur destin. Et là, soudain, un étrange mécanisme se met en place, la grande roue du temps va faire des circonvolutions bizarres et, petit à petit, rapprocher Tengo et Aomamé sans même qu’ils ne s’en rendent compte.

Ce roman rappelle un peu l’état d’esprit de Kafka sur le rivage. Un peu science-fiction, un peu fantastique, un peu thriller, difficile de faire rentrer au chausse-pied cette histoire dans une catégorie bien définie. Au détour des pages, on croise des Little People, des chrysalides de l’air, une lune verte, des jeunes filles étranges, des Mothers et des Daughters, des corbeaux curieux, des enquêteurs à tête de Fukusuké. Il ne faut pas chercher à comprendre mais se laisser porter, ne pas résister et ranger son esprit cartésien dans un coin. Et il ne faut pas être pressé. Romans, cinéma…les auteurs japonais aiment à s’arrêter ici ou là, indifférents à l’urgence de l’intrigue.

Plusieurs thèmes se télescopent néanmoins dans ce roman. Et revoilà les pires cauchemars des Japonais. Au cœur de l’intrigue, une secte. Plusieurs même. Les Témoins de Jéhovah prennent cher. L’autre secte, fictionnelle – du moins à ma connaissance – reste mystérieuse de bout en bout. Des problèmes de société plus ou moins liés : femmes battues, pédophilie. Mais pour une fois, pas de suicide. On ne peut pas tout traiter à la fois. Mais par contre, on retrouve cette thématique dont je parlais l’autre jour avec Nobody knows : la solitude des enfants, leur malheur, leur parcours initiatique quasi-obligatoire.

Quel rapport avec 1984, le roman de George Orwell ? Quasiment aucun. L’auteur en fait mention a quelques reprises mais uniquement par opportunisme lié à la date, mais je n’ai retrouvé aucun élément commun avec le célèbre roman d’anticipation (pour ce dont je m’en rappelle). Et pourquoi 1Q84 ? Il faut lire le roman.

Point très négatif que je tenais à souligner : dans le livre 1 (après ça se calme), Murakami nous inonde de noms de marques célèbres de vêtements, chaussures, sacs à main. Incompréhension totale. Sauf s’il a reçu quelques Yens pour ça mais là, ça me vexerait au plus haut point.

Je pense que la fin du livre 3 aura satisfait bon nombre de lecteurs. Moi j’attends un hypothétique livre 4 car j’ai encore plein de questions qui n’ont pas reçu de réponse.

Extraits qui résument parfaitement le roman :

« Dans la forêt romanesque, quelle que soit la clarté qui relie entre eux les événements, une réponse claire ne vous est jamais offerte. Ce qui est bien différent des mathématiques. Pour l’exprimer sommairement, la fonction des récits, par rapport à une problématique donnée, est de substituer une forme à une autre. Par le biais du récit, une réponse se laisse présager, selon les caractéristiques et la direction de ce changement. Tengo revenait dans la réalité avec ce présage à la main. Comme une incantation inintelligible notée sur un bout de papier. Parfois, cela manquait de cohérence et cela n’avait pas d’utilité pratique immédiate. Mais la possibilité y était enfermée. Un jour peut-être, il serait capable de comprendre cette incantation. Cette possibilité lui réchauffait le cœur. » (Tengo, livre 1)

« En fin de compte, le monde tout entier ne serait-il pas un gigantesque appartement témoin ? Nous y serions entrés, nous nous y serions assis, nous aurions bu du thé, nous aurions contemplé le paysage par la fenêtre, et puis, le temps venu, nous aurions dit au revoir et nous serions partis. Les meubles se seraient que des artifices. La lune que l’on verrait par la fenêtre, eh bien, ce serait peut-être un décor, un accessoire en papier. » (Aomamé, livre 2)

4 Commentaires

  1. Hello
    Ma Belle-Soeur vénérée a lu le tome 1 (elle l’a même fini chez moi le WE dernier, enfin celui d’avant, enfin j’me comprends) et n’a pas semblée convaincue du tout. ça a l’air quand même un peu particulier.
    -sembléE ?- argh chépu.
    Bref et sinon je te recommande le film « le complexe du Castor » que j’avais évoqué, ben, vu dimanche, ben bien ! BizaroÏde et tourmenté, drôle mais en fait non, voire pas du tout.

    • @Maazz : si elle a commencé, je lui conseille de continuer car c’est de mieux en mieux niveau intensité dramatique. Après…je reconnais que la littérature japonaise est à apprivoiser, avec ses lenteurs, ses esprits malins…
      J’avais eu des velléités de regarder le Castor un jour, sur la VOD de Free, mais j’avais dû choisir une croûte à la place. J’en prends bonne note !!

  2. Pingback: Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil | The magic orange plastic bird said…

  3. Pingback: Littérature japonaise et nuit de l’écriture au café-lecture Les Augustes, Nils Udo à la galerie Claire Gastaud | The magic orange plastic bird said...

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