La Maison Tellier

En consultant le programme télé sur l’appli Freebox, j’ai vu que France 2 proposait « La Maison Tellier » ce soir. Ah bon ? Et nos prostituées présidentiables alors ? Bon évidemment c’était une erreur et on n’échappera pas au combat de coqs. Enfin moi si, pour ma part, très peu pour moi !

Bref, du coup je ressors cette note, que j’aime beaucoup pour le choix des citations (j’ai bon goût hein ?).

Note initialement publiée le 09 août 2010

J’ai dit récemment, après la lecture du dernier recueil de Kazuo Ishiguro et de Tokyo électrique, que les nouvelles n’étaient pas ma tasse de thé.

Cela ne s’applique évidemment pas au maître du genre, le merveilleux, l’unique, l’amour de ma vie, Guy de Maupassant.

Je viens de terminer La Maison Tellier, qui est le titre de la première nouvelle. C’est peut-être la nouvelle que j’ai le moins appréciée finalement, tant les autres sont géniales.

La Maison Tellier : un client régulier d’une maison close se rend compte que l’établissement est fermé. La nouvelle ne tarde pas à se répandre auprès des habitués, fort contrariés. Madame Tellier est partie à la campagne avec toutes ses filles pour la communion de sa nièce. L’arrivée de cet équipage coloré et jacassant ne passe pas inaperçu auprès des villageois et les festivités se déroulent à merveille. Mais comme la maison ne peut pas se permettre de fermer deux soirs de suite, ces dames rentrent retrouver leurs clients, dont on dirait qu’ils ont subi un manque de six mois.

Cette nouvelle nous en apprend sur le fonctionnement de ces maisons à l’époque de Maupassant. La tenancière est une femme respectée, y compris dans sa propre famille où l’on considère qu’elle a réussit. Les filles semblent ne pas se plaindre de leur condition et font preuve d’une grande complicité entre elles et vis-à-vis de la patronne, figure matriarcale. Les clients sont évidemment des notables, ou pas, en tout cas des habitués, et leur vie semble tourner autour de ses soirées où ils peuvent enfin fuir leur quotidien et leur femme légitime.

Les Tombales : un homme, au cours d’un dîner, raconte une aventure qui lui est arrivée récemment. Il est allée se balader au cimetière Montmartre et est tombé sur une veuve éplorée. Suite à cette rencontre s’est nouée une relation.

« Cette liaison nouée sur les tombes dura trois semaines environ. Mais on se fatigue de tout, et principalement des femmes. Je la quittai sous prétexte d’un voyage indispensable »

Je ne vous raconte pas la fin, car il y a une chute. Maupassant nous immerge dans l’esprit d’un sale type comme il y en avait des tas à l’époque (et maintenant aussi, d’ailleurs), et décortique une technique de séduction assez particulière. Technique unisexe.

Sur l’eau : un homme fait du canot sur la Seine et décide de se reposer un peu. Mais il va se retrouver coincé sur l’eau, et va connaître une nuit aussi mystérieuse qu’angoissante, pris dans les brumes au clair de la lune mon ami Pierrot. J’ai adoré cette nouvelle, empreinte d’une ambiance mystique, dont la chute est à l’image du reste.

Histoire d’une fille de ferme : Rose, la servante, s’amourache du garçon de ferme qui finit par arriver à ses fins. Évidemment, il déguerpit dès qu’il apprend que Rose attend un enfant. Elle a peur de perdre sa place et sa réputation alors elle retourne accoucher discrètement dans son village natal où laisse l’enfant. De retour à la ferme, elle décide de mettre les bouchées double en espérant une augmentation pour subvenir aux besoins de son enfant. Mais ce zèle ne fait qu’attiser la convoitise du fermier qui finit par l’épouser de force. Les années passent et le couple n’a pas d’enfant.

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle qui met le doigt sur nombre de problématiques des petites gens. Il ne faut pas tomber enceinte, il faut gagner sa vie, il faut se marier, les femmes se font traiter comme des prostituées et se font taper dessus…Je suis toujours subjuguée par la justesse des propos de Maupassant, ses descriptions chirurgicales des lieux et des gens. Des petites gens, dont il ne faisait pas partie.

En famille : dans la famille Caravan, je voudrais le mari. Petit fonctionnaire qui végète. La femme, elle, est une accro du ménage. « Lorsque Caravan rentra chez lui, sa femme, atteinte d’une maladie chronique de nettoyage, faisait reluire avec un morceau de flanelle l’acajou des chaises éparses dans la solitude des pièces ». Maupassant a décrit le TOC du ménage. Pas la peine d’inventer de nouveaux mots, il en avait déjà trouvé. Bref. La vieille Caravan, âgée de 90 ans, vit à l’étage et mène la vie dure à sa belle-fille. Un soir on la retrouve raide, face contre terre. C’est la fin. Avant que la belle-sœur n’arrive et réclame sa part d’héritage, on se dépêche de changer de place les objets de valeur de la vieille. On fait venir le médecin pour constater la chose, et on s’occupe dès le matin des formalités d’usage.

J’ai adoré cette nouvelle. La chute est jouissive. C’est un portrait au vitriole d’une classe moyenne radine, bête et malhonnête.

Le papa de Simon : Simon n’a pas de papa. Tous les enfants se moquent de lui et le tapent à cause de ça. La Blanchotte, sa mère, assume seule l’éducation de ce petit garçon timide et frêle de huit ans. Simon, il en a tellement marre de se faire rudoyer par ses camarades, qu’il décide un jour de se noyer dans la rivière. Un ouvrier forgeron, une armoire à glace barbue à qui j’ai attribué de facto l’image de Sébastien Chabal, l’en empêche et le ramène chez lui.

Superbe nouvelle, d’une modernité ahurissante. C’est triste, c’est tendre, et c’est tout.

Une partie de campagne : la famille Dufour (Madame s’appelle Pétronille) part en carriole à la campagne, afin d’y déjeuner et de s’y reposer. À l’auberge, ils croisent des canotiers, qui proposent de leur faire faire une balade dans leur barque. Mère et fille vont passer à la casserole dans les fourrés.

Encore un portrait acide sur une bourgeoisie grasse et hypocrite. Superbe. Maupassant se fait manifestement plaisir dans les descriptions des personnages, qu’il couvre d’adjectifs plus ridicules les uns que les autres.

Au printemps : un homme se réveille un matin de printemps avec l’envie d’aller se balader, ivre des rayons du soleil et du ciel bleu enfin revenus après un hiver sans fin. Il prend un bateau et alors qu’il s’apprête à engager la conversation avec une jolie blonde, un homme l’interrompt et l’emmène avec lui pour lui parler. Il lui raconte alors sa « mésaventure ». Il lui est arrivé la même chose. Au printemps. Il voudrait que le gouvernement mette des affiches partout « Retour du printemps. Citoyens français, prenez garde à l’amour ».

« Elle était jolie, oui, monsieur ; mais c’est étonnant comme les femmes vous semblent mieux quand il fait beau, au premier printemps : elles ont un capiteux, un charme, un je ne sais quoi tout particulier. C’est absolument comme du vin qu’on boit après du fromage ».

Mes lectrices apprécieront…

La femme de Paul : Paul, fils de sénateur, a une maîtresse, Madeleine. Sortis du restaurant, ils décident de rejoindre un bateau sur lequel on fait la fête. S’y croisent des personnages tous plus laids les uns que les autres.

« Des femmes, des filles aux cheveux jaunes, aux seins démesurément rebondis, à la croupe exagérée, au teint plâtré de fard, aux yeux charbonnés, aux lèvres sanguinolentes, lacées, sanglées en des robes extravagantes, traînaient sur les frais gazons le mauvais goût criard de leurs toilettes ; tandis qu’à côté d’elles des jeunes gens posaient en leurs accoutrements de gravures de mode, avec des gants clairs, des bottes vernies, des badines grosses comme un fil et des monocles ponctuant la niaiserie de leur sourire »

Maupassant était carrément vénère le jour où il a écrit cette nouvelle, et pour notre plus grand plaisir.

« Car on sent là, à pleines narines, toute l’écume du monde, toute la crapulerie distinguée, toute la moisissure de la société parisienne : mélange de calicots, de cabotins, d’infimes journalistes, de gentilshommes en curatelle, de boursicotiers véreux, de noceurs tarés, de vieux viveurs pourris ; cohue interlope de tous les êtres suspects, à moitié connus, à moitié perdus, à moitié salués, à moitié déshonorés, filous, fripons, procureurs de femmes, chevaliers d’industrie à l’allure digne, à l’air matamore qui semble dire : « le premier qui me traite de gredin, je le crève ». Ce lieu sue la bêtise, pue la canaillerie et la galanterie de bazar. Mâles et femelles s’y valent. »

On y croise même une barque avec quatre lesbiennes à son bord. « C’est honteux ! On devrait les noyer comme des chiennes avec une pierre au cou », dit Paul. Sans savoir que ses paroles sont presque prophétiques. Car Madeleine préfère les caresses de Pauline, la meneuse des lesbiennes.

Voilà une nouvelle où Maupassant devait être particulièrement remonté. Et encore une fois, le thème est d’une modernité assez confondante.

Mais Maupassant, ce n’est pas seulement les portraits au vitriole. C’est aussi

« Les grands foins, prêts à être fauchés, étaient remplis de fleurs. Le soleil qui baissait étalait dessus une nappe de lumière rousse et, dans la chaleur adoucie du jour finissant, les flottantes exhalaisons de l’herbe se mêlaient aux humides senteurs du fleuve, imprégnaient l’air d’une langueur tendre, d’un bonheur léger, comme une vapeur de bien-être ».

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