Journal d’un corps

Je suis fan de Daniel Pennac depuis des années : la saga des Malaussène, Comme un roman, Le dictateur et le hamac (que j’ai moins aimé)…Alors je me suis jetée corps et âme dans ce nouvel opus.

Un homme vient de mourir. De sa belle mort. Et sa fille a la surprise de recevoir en héritage des dizaines de cahiers noircis par son père, entre 13 et 87 ans. Il ne s’agit pas d’un journal intime, comme le narrateur s’évertuera à le signaler (en vain) au fil des pages, mais un journal de son corps. À la suite d’un événement traumatisant à l’âge de 13 ans, il décide de noter toutes les réactions de son corps, les changements, les maladies…

Le texte est présenté comme un journal. Comme un blog, presque. Chaque passage est annoté d’une date et du décompte précis des années, mois et jours. Le fil du journal est parfois interrompu par des annotations rédigées à l’attention de sa fille, une fois le grand âge venu, pour expliciter certains passages. Évidemment, les 382 pages nous épargnent les 87×365 jours (et même plus, avec les années bissextiles) de la vie de cet homme. Pourtant, en théorie, un journal quotidien serait tout à fait possible, compte tenu du caractère envahissant de notre organisme. Mais le narrateur (dont on ignore l’identité) a choisi de ne noter que les faits marquants.

De l’enfance à l’adolescence, à l’âge adulte, au grand âge…toutes les étapes de la vie d’un homme sont consignées avec soin. Et bien que le narrateur s’en défende, il s’agit bien, malgré tout, d’un journal intime. Ce corps, qui turbine jusqu’au dernier souffle, est un formidable générateur d’émotions, en même temps qu’il est le miroir de celles-ci. Le souvenir décharné du père tant admiré, celui de la mère tant haïe, celui de la bonne tant adorée, du petit-fils tant disparu…tous passent par les corps, les regards, les odeurs.

La force de Pennac, c’est la qualité de son écriture. J’aime son humour, à pleurer, j’aime son style élégant sans être ampoulé, ses maximes percutantes qu’on a envie de retenir pour la vie. Alors bien sûr, on a un peu de mal à croire à l’écriture d’un gamin de 13 ans, au début, mais peu importe. Cette immersion dans le corps et dans la vie de cet homme est un voyage fascinant qui nous emmène au confins de notre propre corps. Car évidemment, chacun aura l’occasion de se reconnaître, ici ou là, et de partager avec l’auteur des secrets finalement universels.

Ce roman est positif et bien sûr on se dit que l’histoire n’aurait pas été la même si un ouvrier poussant les wagonnets à la mine avait écrit un tel journal, ou si l’auteur avait dû combattre une maladie ou supporter un handicap lourd. Mais ce qui reste, à la dernière page, c’est cette angoisse sourde tapie en chacun de nous, celle de la fin du corps, machinerie à l’obsolescence programmée. Alors on fait un petit check-up mental. J’ai lu un beau livre. J’ai écouté un beau disque. Je sens la douce chaleur de mon chat roulé sur mes genoux. J’ai un peu mal ici, et là aussi, mais ça va. Ça va plutôt pas mal. Alors profitons-en.

« Plus jamais ils ne seront aussi denses, ni les traits de leurs visages aussi nets, ni si blanc le blanc de leurs yeux, ni leurs oreilles si parfaitement dessinées, ni tissé si serré le grain de leur peau. L’homme naît dans l’hyperréalisme pour se distendre peu à peu jusqu’à finir en un pointillisme très approximatif avant de s’éparpiller en poussière d’abstraction. »

« Certains changements de notre corps me font penser à ces rues qu’on arpente depuis des années. Un jour un commerce ferme, l’enseigne a disparu, le local est vide, le bail à céder, et on se demande ce qu’il y avait là auparavant, c’est-à-dire la semaine dernière. »

« Pauvre médecin ! Passer sa vie à réparer un programme conçu pour merder. »

4 Commentaires

  1. F.

    « Pauvre médecin ! Passer sa vie à réparer un programme conçu pour merder. ». J’adore ! Et tu me donnes envie de le lire, mais faudrait déjà que je finisse le Murakami que j’ai commencé !

  2. Moi aussi, grande fan de Pennac jusqu’au Dictateur et le hamac, jamais capable de dépasser la page 50… Mais là, ça m’inspire plus, je vais peut-être tenter du coup!
    Tiens j’ai peut-être raté un épisode, mais as-tu lu le dernier Jaenada?

    • @Presso : oui, c’est beaucoup plus concret (c’est peu de le dire) que le dictateur et le hamac…
      Le dernier Jaenada, La femme et l’ours, oui bien sûr, je me suis jetée dessus à sa sortie. Je l’ai lu un peu avant de reprendre ce blog et évidemment, mémoire de merde oblige, je ne m’en souviens plus suffisamment pour faire une note dessus. Mais j’ai été déçue. Par le fond. La forme est toujours aussi réjouissante, humour, style, digressions, mais on sent que l’inspiration n’était pas là. Poussif.

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