TV lobotomie – Conférence de Michel Desmurget

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Comme je l’expliquais rapidement l’autre jour, j’ai assisté à une conférence organisée par le Conseil général du Puy-de-Dôme, sur le thème « TV lobotomie ». Cette conférence appartient à un cycle intitulé « Dernière nouvelles de demain », et était menée par Michel Desmurget, docteur en neurosciences travaillant à Lyon à l’INSERM. Il a publié un livre, désormais disponible en poche, intitulé « TV lobotomie ».

Juste pour expliquer les photos qui peuvent paraître un peu incongrues, je précise que la conférence avait lieu dans la chapelle des Cordeliers, qui a perdu ses attributions religieuses pour laisser place à des événements plus… ouverts. Pour ceux qui s’en souviennent, c’est là que j’avais assisté à une après-midi consacrée au projet de jumelage entre le mont Fuji et le puy de Dôme (projet placardisé depuis, bien malheureusement, surtout pour Maïko et Tetsuya qui s’étaient démenés jour et nuit pour le faire aboutir). Bref. La salle est impressionnante.

Tel le prêcheur venu sermonner ses ouailles, Michel Desmurget nous a offert un discours digne des grandes heures de la chasse aux sorcières, des gargouilles menaçantes et de la crainte des flammes de l’enfer. De quoi te passer l’envie d’allumer ta télé pour le restant de ta vie.

Pour les plus motivés d’entre vous, une vidéo d’une heure et demie est disponible sur YouTube, je ne l’ai pas regardée en entier mais le discours n’a pas vraiment changé depuis cette captation (il a perdu quelques kilos par contre, toutes mes félicitations !). Je tiens à dire que la conférence à laquelle j’ai assisté était très accessible. Michel Desmurget est sympa, drôle, et sait placer son discours au niveau du grand public (la vidéo est là pour le prouver).

Le sachiez-tu ?

En 80 ans, on passe 11 ans devant la télé.

Les 8/18 ans, si on extrapole, passeront 32 ans devant les écrans.

De 13 à 17 ans, ce sont 3 700 SMS envoyés par ado chaque mois. Soit 1,5 heure par jour consacrée à cette activité.

Les enfants passent plus de temps devant la télé que devant leur(s) prof(s).

Une étude a démontré qu’entre des élèves ayant un compte Facebook et certains qui n’en ont pas, les résultats scolaires présentent une différence de 35% (en défaveur des facebookiens, bien sûr)

Les ordinateurs n’ont aucun effet positif sur la réussite scolaire.

L’apprentissage de l’ « écriture » via un clavier est un vecteur de dyslexie. Le cerveau a besoin du geste de l’écriture manuscrite, en plus de la mémoire visuelle, pour différencier certains caractères.

Et j’en passe…

Beaucoup de chiffres sont venus étayer le discours de Desmurget. Pas sortis de nulle part, mais d’études scientifiques très sérieuses (que je n’ai pas retenues, tant pis pour la rigueur scientifique de ce billet, adressez-vous au docteur en neurosciences si besoin !). Ces études, soit on n’en entend pas parler, soit les conclusions sont biaisés dans ce que les médias veulent bien nous en relayer. On comprend vite pourquoi, toutes ces études prouvent de manière très nette l’influence catastrophique de la télé, et plus généralement des écrans, sur notre cerveau et en particulier celui des enfants. Retard d’apprentissage, taux d’échec aux examens qui explosent, difficultés de concentration, d’attention, problèmes relationnels, violence, et j’en passe et des meilleures. Difficile pour les médias de parler de tout ça sans se tirer une balle dans le pied. Michel Desmurget revient sur ces études en explicitant certains mécanismes de notre cerveau (en se mettant à la portée des misérables ignares que nous sommes), et en démontrant que les médias se fichent bien de nous en interprétant certaines études comme ça les arrange. Et quand je dis médias, en fait je veux dire l’ennemi juré de Desmurget, le très médiatique Serge Tisseron. Ce dernier a été la cible quasi permanente du conférencier, et pour cause. Outre un discours allant parfois à l’encontre des résultats des études scientifiques, Tisseron semble s’emmêler les pinceaux dans des déclarations contradictoires, coupures de presse à l’appui. Bref, Tisseron semble être devenu la caution scientifique du CSA et des producteurs de télé. Celui qui fustige télé, tablettes et autres jeux vidéos semble également prendre un plaisir tout particulier à intervenir un peu partout. À sa décharge, je me permets également d’accuser les journalistes qui interrogent toujours les mêmes personnes, les « bons clients », et qui ne vont pas chercher plus loin que leur vieux carnet d’adresses des années 1990. Bref, si Tisseron préconise un usage raisonné des écrans (télé à 3 ans, tablette à 6, etc.), Desmurget démontre que non, la télé ce n’est pas à 3 ans, c’est jamais. Que les conséquences sur notre existence, que ce soit sur notre cerveau, notre capacité à vivre en société ou notre santé, sont catastrophiques tout au long de l’existence. Outre la sédentarité, la télé a désormais des vices beaucoup moins perceptibles pour le commun des mortels. Et c’est là qu’on en revient au très fameux « temps de cerveau disponible » de Patrick Le Lay, point de départ du roman de Chloé Delaume, objet d’un excellent documentaire d’Infrarouge sur France 2 (merci Dom pour la référence !) et réalité marketing particulièrement pernicieuse. Les programmes sont conçus pour activer en nous des émotions, des pulsions, contre lesquelles nous ne pouvons pas grand-chose. Le stress, la peur, l’excitation, les images subliminales… nous conduisent à des comportements que nous pensons maîtriser alors qu’en fait, non. Les grands groupes qui ont de quoi se payer des minutes de cerveau disponible sur TF1 l’ont bien compris, et font appel à certains confrères peu scrupuleux de Michel Desmurget pour peaufiner leurs stratégies d’attaque. S’il paraît évident à tout le monde de vanter les mérites d’une mutuelle ou d’une entreprise de pompes funèbres à 15h « Des chiffres et des lettres », ça l’est beaucoup moins quand il s’agit de faire se cogner un personnage dans une pub pour une boisson gazeuse. Graphiques à l’appui, Desmurget nous montre les émotions ressenties dans cette pub, lorsque le personnage se cogne, et les zones du cerveau concernées. Bon et bien tout ça n’est pas le fruit du hasard et l’objectif est de programmer votre cerveau à aimer la marque, en l’associant à des émotions. Idem pour la fameuse étude sur la boisson gazeuse marronnasse. Au goût, tout le monde préfère la concurrence, mais si on échange les bouteilles, les testeurs préféreront leur marque fétiche. Évidemment toutes ces astuces de neuromarketing ne sont pas uniquement valables pour la télé, mais vu le temps qu’on passe devant…

La conférence a porté essentiellement sur la télé. Un peu sur les autres écrans mais sans plus. En guise de mise en garde contre les jeux vidéo, Desmurget nous a passé des extraits de jeux ultra-violents (GTA et je sais plus quoi). Certes c’était très violent, mais aussi très très réducteur (moi je joue aux Jeux chiants de Kek et ça me rend aussi agressive parce qu’il fait rien qu’à m’insulter :( ). Alors oui, la conférence portait sur la télé, mais aujourd’hui, la télé se fait pas mal distancer par les autres écrans. Il me paraît difficile aujourd’hui de tirer des conclusions uniquement sur la base de nos comportement devant la seule télé. Quid du « deuxième écran » ? Des réseaux sociaux ? Des objets connectés ?

J’ai été très réceptive au discours de Michel Desmurget. Je suis réceptive aux résultats des études citées. Toutefois, je ne suis pas aussi radicale que lui. Pour une bonne raison : j’essaie de sauver la face. Une fois n’est pas coutume, je vais rendre grâce à mes parents, qui m’ont, si mes souvenirs sont bons, toujours laissée regarder la télé. Les émissions de Dorothée, Dragon Ball Z (sûrement les bases de ma passion pour la japanim aujourd’hui), les séries à la con… on peut dire que j’y ai passé des heures. Sûrement même que j’ai dépassé la limite autorisée par Desmurget. Pourtant… il ne me semble pas avoir souffert de retard de langage, j’ai même eu mon Bac et d’autres trucs, et aujourd’hui, il me semble que j’arrive à m’intéresser à autre chose que la télé, même si je la regarde fréquemment. Bref, je pense qu’on peut regarder la télé sans pour autant devenir débile. Tout dépend de ce qu’il se passe à côté. Et ça malheureusement, il faut plutôt aller chercher du côté des facteurs socio-culturels. Même si un gamin ne regarde pas la télé, si ses parents ne lui parlent pas, ou ont un vocabulaire limité, il ne va pas progresser dans son apprentissage du langage. Idem pour l’histoire de la sédentarité. La télé fait grossir parce qu’on ne bouge plus et qu’on mange devant. Si je suis assise à ma table en train de faire une aquarelle et de bouffer des pistaches, je ne ferai pas plus d’exercice (non, je ne me suis pas mise à l’aquarelle, c’était pour l’exemple, ça marche aussi avec puzzle, sudoku et scrabble).

Bref, je pense qu’on peut regarder la télé, tout en maintenant une diversité d’activités, lecture, jeux, balades, sport… Et toujours pour citer une anecdote personnelle… nous avons connu des enfants qui n’avaient pas la télé qui, quand ils venaient à la maison, ne pensaient qu’à la regarder alors qu’avec ma sœur, on avait qu’une envie, aller jouer dehors avec nos amis que nous ne voyions pas souvent. CQFD. Je pense que la frustration, couplée avec la déconnexion d’un enfant de la « culture commune » de ses camarades, c’est plus dangereux que de se taper 2h de télé-réalité. Ce n’est que mon avis.

Et bien sûr, même si les chiffres de Desmurget prouvent le contraire, on peut regarder des choses très bien à la télé. Exemple dans ce billet avec l’émission « Infrarouge », série documentaire toujours excellente diffusée sur France 2. Je pense que la télévision publique remplit assez bien son rôle. On y trouve des émissions de divertissement pour tous, des magazines politiques, des documentaires, des émissions jeunesse… pas plus tard qu’hier soir France 5 diffusait un doc alarmant sur la viande (dans lequel apparaissait une compatriote auvergnate dont vous allez entendre parler tout bientôt) et on en parlait à table à midi. La télé propose un sujet et le débat se poursuit ailleurs, alimenté par d’autres sources. Moi je trouve ça intéressant. Là encore… les paramètres socio-culturels sont sûrement à prendre en considération. Si TF1 est plus regardée qu’Arte, c’est qu’il y a une raison.

La conférence n’a pas abordé l’écran le plus gros qui soit, à savoir celui du cinéma. Regarder un bon film est-il aussi débilitant que de regarder une émission quelconque ? Mais qu’est-ce qu’un bon film ? On rentre facilement dans le jugement de valeur. Entre se taper un Ken Loach et le dernier José Garcia… il y a un monde. Qui peut se permettre de placer un curseur ? « Là OK, c’est bon pour le cerveau, ça fait réfléchir. Par contre Garcia… non ça rend con ». Pas simple.

D’autre part, Desmurget a fustigé le rôle « présentiel » de la télé. Ben oui. Quand on vit seul on aime bien avoir la télé allumée. Enfin moi, du moins. Et les vieux aussi. Les émissions créent des « rendez-vous » réguliers, structurent la journée des personnes qui n’ont plus ni travail ni famille pour les rappeler à l’ordre. J’ai souvenir d’une période où ma box était en panne. J’ai beaucoup lu. J’aime lire. Mais franchement, au bout d’un moment, j’en avais ma claque. Pas de télé, pas d’internet, et à l’époque, pas de smartphone… quand on n’achète pas la presse… on est vite coupé de tout.

Ce n’est d’ailleurs pas la télé qui me manquait le plus mais internet. J’y passe beaucoup plus de temps que devant la télé. Pour des trucs intéressants et aussi pour des conneries. Surtout pour des conneries, si je devais faire un ratio. Et depuis l’arrivée du smartphone dans ma vie c’est encore pire. Applications chronophages, bidouillages, lecture des messages instantanée alors que ce n’est pas urgent. Oui, j’ai perdu en concentration. Oui. Et ce n’est pas la faute de la télé.

Je pourrais parler de l’essor du « deuxième écran » (tu regardes la télé et tu es encouragé à aller sur les réseaux sociaux ou un site web en même temps). Je pourrais parler des objets connectés qui nous disent maintenant quoi manger et combien de pas faire dans la journée. Mais ce billet est déjà bien trop long. Le sujet est inépuisable.

Bon et sinon, Michel Desmurget c’est quand même mon super copain parce qu’il a écrit un super truc au sujet de Petite Poucette. Pan dans les dents, Michel Serres ! (merci JD pour le lien).

http://www.sauv.net/pauvrepoucette.php

Exemple de deuxième écran, pendant la conférence ! ^^

Exemple de deuxième écran, pendant la conférence ! ^^

8 Commentaires

  1. jdo

    Le pseudo du gars qui a publié la vidéo « Le temps de cerveau disponible » montre qu’à lobotomiseur, lobotomiseur et demi ;-) Belle analyse sinon, l’intervention de ce monsieur m’a à la fois frappé et laissé avec un arrière-goût de m’être fait « balader », pas évident de prendre pleine face (et pour soi, forcément, même si j’ai jeté ma TV depuis longtemps) une réflexion issue d’études statistiques, et donc représentatives d’une « moyenne » de comportement, pas d’individualités. Mais bon, si ça peut faire réfléchir et prendre du recul sur son propre mode de consommation des médias, c’est déjà énorme…

    • @jdo : en tombant sur la vidéo je me suis dit « haaan ! si JD voit ça il va être vénère ! » Et voilà… Ceci dit, c’est peut-être un grand amateur de gastronomie lyonnaise hein ! Des procès d’intention tout ça !! ;)
      Bon sinon oui, ça remet les choses en place ce genre d’intervention, même si personnellement j’ai parfaitement conscience de perdre beaucoup de temps inutilement sur les écrans. M’enfin je pense que je diversifie suffisamment mes activités pour me permettre quelques petites dérives télévisuelles ? non ? ;)

  2. Mum

    Aucun mérite pour mon » ouverture d’esprit » : j’étais « scotchée  » devant  » La petite maison dans la prairie » et je pleurais devant « Candie » ou « Docteur Quinn » !( c’est pas des séries à la con !!!) La TV c’est pour le meilleur et pour le pire . L’Education Nationale devrait mettre dans le cursus des élèves un cours d’analyse de télé adapté à leur âge. Et c’est l’absence de bagage culturel qui est responsable de la TV lobotomie. Pour les autres écrans plus petits ,j’apprécie ton auto-critique ,signe annonciateur d’un sevrage progressif … ? A mon avis c’est là le nouveau danger. Comme tu le dis,la TV c’est dépassé .

    • Mum : oui j’ai oublié d’en parler dans mon article. Il faudrait des cours de décryptage des médias au même titre qu’il y a des cours pour décortiquer les textes de français.
      Pour le sevrage progressif… faudra repasser !

  3. galuchon

    Ben oui.
    Comme tu le sais, nous n’avons jamais eu de télé (ni chez nos parents, d’ailleurs).
    Ayons bien à l’esprit que le système nerveux d’un nouveau né n’est finalisé qu’entre 2 et 3 ans selon les individus. Tout ce qui est variation lumineuse fréquente (image télé), champs électromagnétiques (TV, prise de courant, etc.), micro-ondes, est à proscrire de la proximité dans cette période de la vie (les impacts sur l’organisme ne sont pas négligeables ensuite non plus).
    Alors, oui, il est possible que dans certains cas cela isole des copains ou collègues et écarte des sujets de discussion en vigueur dans la cour ou au bureau, mais ça n’a pas valeur universelle. L’absence de télé (et autres outils connectés) peut favoriser le dialogue « réel », limiter la dispersion, augmenter « le temps de cerveau disponible » pour apprendre, réfléchir, jouer, aimer, glander… Je le répète, j’admets que certains puissent y trouver leur compte, mais lorsqu’il est possible d’éviter ces médias télé ou connectés, on ne s’en porte que mieux.
    Ce que je regrette surtout, ce sont les fils à la patte qu’on se met ; leur aspect chronophage qui nous réduit à subir, passivement, voire à devenir accros, et conduit à perdre son autonomie d’individu. Quel progrès !

    • @galuchon : bah alors mais t’étais passé où mon Galuch’ ?? Je m’inquiétais moi ! Tsss… Bon mais je te retrouve bien là, dans ce commentaire ;) Tu fais justement une cure de désintox numérique ?
      Sinon oui, on devient vite accros aux médias mais pour ma part, je dois dire qu’ils ont été facteur d’ouverture et ce n’est pas toi qui me contrediras. « Grâce » à internet et aux réseaux sociaux, ce soir je vais au théâtre et demain à une séance d’impro. Bref, à utiliser avec bon sens et pour « servir » la vie réelle. Mais évidemment, ça s’apprend et ça devrait s’apprendre à l’école.

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