Le voyage du canapé-lit

canapélit.jpgJe suis d’assez loin la sélection du prix Alexandre-Vialatte mais j’ai attendu la short-list, constituée de trois prétendants au graal, pour m’intéresser aux romans sélectionnés. Sur les trois, le seul qui me faisait vraiment de l’oeil, et le premier sur lequel j’ai mis la main à la librairie Les Volcans (en pleine conférence de Raphaël Glucksmann, qui ne m’a pas détournée de mon but), c’est celui de Pierre Jourde, Le voyage du canapé-lit.

Je n’avais jamais rien lu de Pierre Jourde mais j’avais entendu parler de lui, à cause de son livre où il s’en prenait aux habitants de son bled du Cantal, qui l’avaient accueilli avec des cailloux à son retour. Dans ce dernier roman, en lice pour le prix Vialatte, il était également question du Cantal, pointé comme la destination finale d’un canapé-lit familial. Je n’ai malheureusement pas eu le temps de le terminer avant la révélation du prix 2019 le 4 avril dernier mais, coup de bol, c’est lui qui l’a eu et qui s’est donc fendu d’une visite à Clermont, à l’hôtel Littéraire Alexandre-Vialatte, pour y recevoir les honneurs et se livrer à l’exercice des dédicaces. Du coup, j’ai fait dédicacer mon exemplaire non terminé, ce que je n’aime pas beaucoup car forcément je n’ai rien de bien intéressant à dire à l’auteur à part un pathétique “j’ai commencé mais je l’ai pas terminé ahah”, laissant planer le doute sur la suite des événements, la phrase pouvant s’entendre comme “j’ai commencé et j’ai trouvé ça à chier donc je ne le finirai pas”. Bref. Je l’ai terminé. Et j’ai bien aimé, au point de vouloir en lire d’autres de cet auteur.

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Dans ce roman autobiographique, Pierre Jourde profite d’un périple entre Créteil et Lussaud, dans le Cantal, mené avec son frère et sa belle-sœur, ainsi qu’avec un horrible canapé-lit ayant appartenu à une toute aussi horrible grand-mère, il en profite, disais-je, pour nous embarquer dans un voyage dans le temps. Ce long trajet en Jumper à travers les paysages bucoliques de la France de province est l’occasion pour Pierre Jourde d’évoquer toutes sortes de souvenirs personnels, partagés avec son frère ou non, et de faire une ébauche de bilan de sa vie. Le récit du trajet est lui-même enchâssé dans le récit de l’écriture du roman, certains événements étant postérieurs au voyage du canapé, ce qui fait de l’ensemble une vaste fresque auto-historique farcie de digressions de toutes sortes, de parenthèses, d’apartés, de dialogues saugrenus avec les occupants du Jumper… pour la plus grande confusion et le plus grand plaisir du lecteur, qui ne manque pas d’être pris à partie lorsque c’est nécessaire.

L’écriture de Pierre Jourde est jubilatoire, constellées de mots insolites, de tournures créatives, de pointes d’humour souvent vache et caustique, et l’on voit bien ce qui a pu plaire au jury du prix Vialatte, qui ne manque pas de chercher des auteurs capables de rivaliser avec le style et l’humour du célèbre chroniqueur de La Montagne. Mais faut aimer les digressions et les récits décousus. Moi j’aime bien donc ça tombe bien.

Sur le fond, si l’on doit trouver un fil rouge au récit de Pierre Jourde dans ce road-trip, c’est peut-être le besoin de vider un sac rempli d’anecdotes malaisantes, de souvenirs souvent cuisants, puisés dans son enfance, dans sa carrière d’écrivain ou dans ses jeunes années de baroudeur. On y trouve aussi une profonde analyse de son histoire familiale, aussi lourde que le canapé-lit encombrant à l’arrière du Jumper, une attitude faussement détachée de la fratrie vis-à-vis d’une famille imparfaite, et des pirouettes humoristiques qui n’ont d’autre objectif que de désamorcer des émotions envahissantes. Derrière le récit rocambolesque se cache une mélancolie un peu amère, qui dresse l’inventaire des actes manqués et des regrets éternels.

Tout au long du voyage, Pierre Jourde commente les différentes villes et régions traversées et bien entendu l’Auvergne n’échappe pas aux anecdotes, parfois élogieuses et bienveillantes, parfois cinglantes (ouille le saint-pourçain !). C’est toujours avec appréhension et avidité que je lis les textes évoquant l’Auvergne autrement que par le biais “touristique”. J’aime la franchise de la critique tout en m’offusquant de ce que je considère comme des clichés, mais je me sens soulagée lorsque je constate que la vision du puy de Dôme procure le même bonheur à chacun (c’est l’essentiel).

Il paraît que Pierre Jourde avait très envie de ce prix Vialatte. Parce que l’Auvergne, parce que Vialatte. Et bien c’est fait et c’est mérité.

“Pierre Jourde, quel est votre principal défaut ? bernardpivote mon frère.[…]

Alors, Bernard, tu consens à me parler encore ? enclenché-je la première.”

(Voilà des trouvailles stylistiques qui me ravissent ! J’adore !)

“Arriver en Auvergne, c’est assister au spectacle de la terre saisie par une progressive ivresse de courbes. On les voit naître, se déployer devant soi, arriver à leur épanouissement et puis se replier lorsque d’autres surgissent à leur tour, comme des vagues. Et ce mouvement éveille une inflexion intérieure, l’épouse, l’attire à lui, la prolonge vers un monde qui semble alors lui promettre de s’étendre jusqu’à la plénitude.”

On découvre grâce à Pierre Jourde les vers aussi insolites que réjouissants que l’abbé Delille, poète local (coucou la place Delille de Clermont), a dédiés au café. Je vous invite à lire ce texte fabuleux ici : Le café et à le réciter chaque matin à votre mug de “nectar précieux” ou à vos collègues de travail qui baillent devant le morne distributeur automatique.

Site de l’éditeur

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