La bouse est la vie

La page Facebook de Technikart prise d’assaut et gavée de commentaires outrés, insultants, consternés, dégoûtés…Le journal local qui s’en mêle…Le rendez-vous téléphonique pris entre la rédaction du magazine et les élus locaux pour lundi…Mon Dieu mais qu’est-ce qu’ils ont bien pu raconter dans cet article intitulé « La bouse ou la vie » ?

Les citations extraites par les lecteurs offensés laissaient présager le pire. « Bourbier », « trou du cul du monde », « consanguinité », « bouseux »…J’avais passé ma soirée et à ma matinée à réfléchir à ce que j’allais bien pouvoir leur mettre dans la gueule dans cette note. Mais avant, il fallait a minima que je lise l’article. Bien décidée à ne pas acheter le magazine et à lire les pages incriminées en loucedé à la Maison de la presse, il a bien fallu que je cède, vu la longueur de l’article. Bon et puis je n’ai jamais acheté Technikart de ma vie, un minimum d’honnêteté intellectuelle m’obligeait à parcourir toutes les pages du magazine afin de me faire une idée de la ligne éditoriale, du ton général, et des préférences culturelles de celui-ci.

Le titre y va fort malgré un joli jeu de mots. « La bouse ou la vie ». Le chapeau (en fait, c’est lui qui m’a convaincue d’acheter le magazine), ben…il joue son rôle de chapeau. Percutant, il donne envie de lire la suite.

« Enterrée dans le Limousin, Guéret est une ville quasi morte où il n’y a pas de fac, ni de Fnac, ni de Frac mais des ploucs, des viocs, des bovins en surnombre et…des jeunes, qui malgré tout, n’ont pas toujours mauvais goût. Reportage au milieu de nulle part. ». Tout est vrai dans cette phrase, à l’emporte-pièce certes, mais tout est vrai.

Le ton de l’article est volontairement provocateur. Et lorsque l’auteur assène que la « vie sociale [est] un brin consanguine puisqu’une personne sur deux connaît votre mère », je ne peux que répondre « c’est vrai, et les autres connaissent mon père » (mais ma situation est un peu particulière). Le choix du mot « consanguine » est certes à débattre et se rapproche plus de la ligne éditoriale d’un club de supporters du Paris-Saint-Germain (ligne éditoriale semble-t-il assumée par la rédaction du magazine…ont-ils bien mesuré la portée de leurs propos ? Ils ont des banderoles assorties ?), mais tout l’article joue sur le registre de la provocation donc…Continuons.

Je me reconnais parfaitement dans les témoignages recueillis. Partis étudier ailleurs (Clermont est même citée), les jeunes reviennent le temps des vacances ou d’un week-end et vont boire un verre au Barry Lyndon. Plus de quinze ans après mon départ de cette ville, les choses n’ont pas changé. Les jeunes boivent dans les mêmes verres assis sur les mêmes chaises dans le même pub que moi. L’article nous apprend qu’il n’y a pas de boîte potable en ville. C’est la même boîte qu’à mon époque, donc je ne peux qu’acquiescer. L’article salue les qualités du seul ciné, à peu près indé, de la ville. Je suis d’accord également ; j’y ai fait la meilleure Fête du cinéma de toute ma vie. L’espace multimédia de Leclerc est moqué pour le contenu de ses rayonnages. Pas surprenant. La nouvelle médiathèque reconnue comme une oasis culturelle : c’est vrai et en plus elle est belle et je regrette de n’avoir pas eu l’honneur d’en profiter à mon époque.

L’article souligne des vérités qui ne sont pas belles à entendre. Des moyens de transport quasi inexistants (et encore, on a dû oublier de leur dire qu’il fallait se taper 50 bornes préalables en voiture pour monter dans un train pour Paris), l’obligation des jeunes de quitter la ville pour aller étudier après le bac, le fait qu’ils, pour la plupart, ne reviendront pas s’installer ici après leurs études (j’en suis), les clichés de bouseux qui collent à la peau (j’en suis : « Tu viens de Guéret ? Ah ah ! »), les commerces peu avenants et pas du tout adaptés à une clientèle de jeunes…

L’article ne dit, malheureusement, que des choses vraies. Ça m’arrache la gueule de le reconnaître.

En fait, le problème de cet article, c’est qu’en gros il nous apprend ce qu’on ne peut pas faire à Guéret, au lieu de nous lister les trucs intéressants à y faire. N’avoir recueilli le témoignage que de quelques jeunes, déjà expatriés en plus, est un peu réducteur. Savoir qu’ils téléchargent à l’œil des séries ou vont boire des demis au pub du coin n’apporte rien au débat. Des comme ça on en trouve dans chaque recoin de France et du monde entier et même à Paris (si, j’te jure!). On ne parle nulle part des initiatives culturelles locales, comme les festivals, expos ou autres. Tel qu’est écrit l’article, on a l’impression qu’en dehors du ciné et de la médiathèque, point de salut. C’est heureusement faux et c’est là où ça fait mal à la gueule.

Ce que Technikart n’a manifestement pas compris, c’est qu’un papier comme ça c’est un coup de poignard dans le dos, une épée en plein cœur, un croc-en-jambe suivi une fois à terre d’un coup de pied dans les côtes. À Guéret, comme dans tout le Limousin, comme en Auvergne, comme partout en « province » (que je hais ce mot !), des gens se démènent (j’en suis) pour faire vivre leur territoire, pour le valoriser, pour communiquer de manière positive, pour que des gens viennent, pour que des gens aiment, pour que des gens reviennent. Élus locaux, employés des institutions locales, commerçants, hébergeurs, bénévoles d’assos…tous essaient de contribuer au dynamisme d’une ville, d’un territoire, d’un département, d’une région. Et avec quoi ? Leur énergie, leur temps, leurs idées et surtout, avec un peu d’argent public. Les crédits fondent comme neige au soleil et les effets cumulés de la crise, de la décentralisation sauvage, des nécessités vitales font qu’ils faut faire des choix. Dans une ville de 14 000 âmes, vieillissante, en plein territoire rural, que faire ? Construire un Zénith ? Monter un festival international ? Ouvrir un centre d’art contemporain ? Demander à la Fnac de venir s’installer ? C’est peine perdue ! Pour quel public ? Et quel coût ! C’est facile de taper sur une petite ville de province, de dire que c’est naze. Mais donnez-nous des solutions ! Ou plutôt, donnez-nous de l’argent ! En attendant, avec cet article, ce sont tous les efforts de centaines de personnes réduits à que dalle. On se foutait déjà de la Creuse, ça risque pas de s’arranger. Merci Technikart !

Même si je valide la quasi-totalité de ce qui y est décrit, quel besoin impérieux a envoyé Technikart faire un reportage à charge sur un territoire déjà bien stigmatisé ? Vacuité éditoriale ? Indigence intellectuelle ? Je ne répliquerai pas avec un chapelet d’arguments teintés d’anti-parisianisme primaire, comme j’ai pu en voir (de très drôles et très justes) dans les commentaires Facebook. J’estime que les Parisiens sont loin d’être tous de l’avis de Technikart ; preuve en est leur nombre important dans nos contrées sauvages été comme hiver, venu se mettre au vert et respirer un peu. On peut survivre dans un milieu hostile dépourvu de Fnac et de H&M, on peut se déconnecter, sortir, bouger, et surtout, arrêter de considérer que tout s’achète. Aujourd’hui au centre Jaude, manifestation spontanée de gens beuglant dans un mégaphone des slogans anti-consuméristes. Z’avaient pas tort. On n’est pas moins plouc quand on s’habille chez Mango et qu’on a acheté le même Guillaume Musso à la Fnac, dans la même tête de gondole qu’au Leclerc guérétois.

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Pour toutes les personnes qui arrivent ici et qui ont envie de se venger des Parisiens…l’Auvergne a devancé vos désirs. Je voulais partager avec vous cette série de vidéos hilarantes pour la promotion de la qualité de vie en Auvergne, qui joue à fond la carte des clichés sur les Parisiens.

La première vidéo fait partie de la saison 1 des Urbanophiles, dans laquelle le personnage est encore à Paris, la deuxième fait partie des derniers épisodes, où il est enfin venu s’installer en Auvergne.

7 Commentaires

  1. J’aime ta conclusion!

    • @Presso : merci ! moi aussi ;) Mais ça m’énerve parce que j’ai repensé à plein de trucs que j’aurais pu mettre dans cette note (la nuit porte conseil), et je ne veux rien rajouter après cette conclusion…

  2. Julie

    Trés bon article, qui me fait découvrir ce blog dont je vais poursuivre la lecture de ce pas !

  3. @Roxane : bonjour et bienvenue. Merci pour ce lien mais je ne peux malheureusement pas y accéder. J’ai trouvé une autre page Facebook « les Creusois contre Technikart » sur laquelle je suis linkée.

  4. Pingback: Anti-réseau social (tu perds ton sang froid?) | The magic orange plastic bird said…

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