Le poids du papillon

C., ma colocataire de bureau, m’a prêté ce roman suite à notre discussion au sujet d’Alessandro Baricco. Voilà un auteur italien, Erri De Luca, dont je n’avais rien lu jusqu’à présent. Ça devrait changer…

Ce court roman, suivi d’une courte nouvelle, se lit d’une traite, d’un souffle. La vie d’un animal et la vie d’un homme telles des comètes incandescentes aux trajectoires presque parallèles, condamnées à se percuter tôt ou tard dans l’immensité de la montagne.

Deux voix s’élèvent dans cette montagne rude. La voix du chamois, le plus grand et le plus fort qu’on ait jamais vu dans les parages. La voix de l’homme, le plus mystérieux, le plus inquiétant qu’on ait croisé dans la région. Ce dernier a, lors d’un jour de chasse pas comme les autres, tué la mère du chamois, le laissant lui et sa sœur frêles, vulnérables, condamnés à être dévorés par les aigles. Tel fut le destin de sa sœur. Le chamois, lui, a pu s’en sortir, loin des troupeaux, loin des codes de son espèce, et une fois dans la force de l’âge, il a conquis son propre troupeau en terrassant son chef. C’est ainsi que le chamois a vécu, pendant vingt ans, en maître absolu.

L’homme, lui, a chassé, braconné, fait des choses inavouables à ses semblables de l’espèce humaine mais on n’en saura pas plus. Une vie de sang, de mort, et au final de regrets. Pourtant, la soixantaine venue, son dernier souhait et de tuer ce grand chamois, qu’il a aperçu une ou deux fois, furtivement. Juste comme ça, pour le trophée. Et le chamois l’attend, car il n’a pas oublié, un papillon blanc posé sur sa corne gauche.

Ce roman, ou plutôt cette fable, est une ode à la vie, à la nature, à sa cruauté.

Le chamois répond à des instincts propres à son espèces : conquérir sa place de chef de troupeau, enfanter, défendre femelles et petits, défendre sa place. Quitte à tuer.

L’homme répond à des pulsions dont on ne voit plus bien le rapport avec la survie de son espèce. Tuer pour le plaisir, pour l’argent, pour le trophée. Conquérir la femme, pour le trophée aussi.

Erri de Luca oppose un animal qui a vécu en conquérant, en vainqueur, en digne défenseur de son espèce, et un homme plutôt pitoyable, qui n’ose même pas avouer ses fautes à une femme qu’il n’ose même pas effleurer. Dans l’ultime corps à corps qui les oppose, la dignité et le panache prendront la forme d’un petit papillon blanc, dont le poids fera plier la vanité et la futilité qui les auront bafoués.

Interprétation tout à fait personnelle. La singularité du récit, à la fois sur le fond et sur la forme, fait que chacun peut y voir ce qu’il veut. Et moi j’y ai vu ça.

L’écriture est déroutante au premier abord. Et puis j’y ai trouvé des ressemblances avec Baricco. Une écriture directe, sans fioritures, qui par moments s’envole en fulgurances poétiques qui nous laissent sur le carreau.

Le roman est donc suivi d’une très courte nouvelle, qui fait se rencontrer un homme et un arbre. Toujours dans la montagne, et sous l’orage. Supériorité de la nature, dignité infaillible. Incongruité de l’homme dans ce paysage hostile et sauvage.

« Avec le soleil dans ses paupières éblouies, la neige se transforme en bris de verre. Le corps et l’ombre dessinent le pronom « il ». L’homme sur la montagne est une syllabe dans le vocabulaire. »

« Pour un homme sans, toucher la main d’une femme, c’est un bond dans le sang. Une femme et un homme ne devraient pas se toucher et faire semblant qu’il s’agit d’autre chose. Le geste de la femme et c’était elle qui avait cherché sa main, dépassa la limite des corps, déjà un échange entre amants pour lui. »

Merci C. pour cette belle découverte !

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