De rouille et d’os

Ali quitte la Belgique avec son fils de cinq ans sous le bras. On ne sait pas pourquoi ils partent, juste que la mère du petit a fait des conneries. Ali va rejoindre sa sœur dans le sud de la France, et il s’installe chez elle. Costaud, ancien boxeur, Ali ne rencontre aucune difficulté pour trouver du boulot dans la région ; les postes de videur de boîte de nuit et d’agent de sécurité foisonnent. C’est au cours d’une bagarre à la sortie d’une boîte qu’il fait la rencontre de Stéphanie. Belle, allumeuse, elle se laisse reconduire chez elle par le colosse bien que son mec l’attende à la maison.

Stéphanie est dresseuse d’orques. Pas commun. Un jour, c’est l’accident. Dégommée au cours d’un spectacle par l’un de ses cétacés protégés, elle se retrouve à l’hôpital et sans ses jambes, coupées au-dessus du genou. Anéantie, dépendante, éteinte, l’allumeuse dépérit chez elle jusqu’au jour où elle décide de rappeler Ali. Comme ça. On sait jamais.

Ali est un grand félin sauvage. Une sorte de tigre. Il en a le regard, limpide et droit. Il en a la tendresse, brutale et touchante à la fois. Il en a la violence, imprévisible, sans pitié. Ali n’écoute que son instinct, en tout. Il est incapable d’empathie, il vit le moment présent sans se préoccuper des état d’âmes des gens qui l’entourent. Son fils, sa sœur, Stéphanie…leurs émotions ne le touchent pas.

Stéphanie est une sirène. Elle envoûte les hommes, elle se cherche dans leur regard, elle se complique la vie. Quand la sirène perd une moitié d’elle-même, et en récupère une mécanique, froide, elle se croit perdue pour les autres et pour elle-même.

Ali, avec sa tendresse brutale et sa brutalité tendre, va condamner Stéphanie a retrouver le goût de vivre. Il ne lui laisse pas le choix car il ne prend pas le temps de réfléchir, il ne lui laisse pas le temps de réfléchir.

Plein de choses intéressantes dans ce film. Deux trajectoires différentes qui vont peu à peu se rejoindre. La fragile sirène va gagner en assurance malgré son handicap. Le tigre brutal va progressivement baisser sa garde et accepter les coups. Jusqu’à l’équilibre des corps et de l’esprit.

Stéphanie voudrait qu’on la considère avec son handicap et les états d’âme qui vont avec. Ali n’en a rien à foutre. Ça ne fait aucune différence pour lui. Pas par méchanceté. Non, il n’en a rien à foutre de rien, point barre. Le handicap, son fils, poser des caméras de surveillance illégales, ce ne sont que des éléments du quotidien dont il s’accommode sans broncher. On entend souvent (surtout depuis Intouchables) que les handicapés voudraient qu’on les regarde comme des personnes « normales ». Stéphanie, grâce à Ali, va assumer son « anormalité », ses moignons, puis ses prothèses, jusqu’à trouver une force et une énergie qu’elle n’avait probablement jamais connues jusqu’alors. Être « normal » c’est peut-être s’affranchir du regard des autres, des codes de la société, pour être soi, tout simplement. Quant à Ali, il va apprendre la constance, l’empathie, et comprendre qu’il peut construire sa vie autrement qu’avec ses poings.

Très beau film, porté avec brio par Marion Cotillard et Matthias Schoenaerts. Ce dernier habite son personnage comme rarement j’ai vu un acteur le faire. J’ai hâte de le revoir dans d’autres productions (faut dire qu’il est pas vilain…). Et me voilà réconciliée avec Marion Cotillard. Sans fard, à des millions d’années lumière de la Môme fardée au-delà du soutenable, elle réussit la prouesse d’incarner Stéphanie avec une justesse confondante, tout en rendant on ne peut plus crédible sa situation d’handicapée sans jambes. Je dois dire que j’ai rarement été aussi fascinée par des effets spéciaux. À la limite, je me demande si je n’aurais pas préféré une actrice inconnue et vraiment handicapée, ça m’aurait évité de braquer constamment mon regard sur les moignons, à la recherche du petit truc qui déconne dans les effets spéciaux. Mais que dalle, c’était parfait. Et du coup, le fait que l’actrice soit archi-connue ajoutait une pincée de pathos au scénario. Les scènes où l’on « voit » les jambes manquantes sont très nombreuses alors que je m’attendais à des plans cadrés au cordeau, à des subterfuges habituels. Prise de risque assumée et payante.

Superbement filmé, De rouille et d’os se pare d’une BO de toute beauté avec notamment deux titres de Bon Iver. La voix de Justin Vernon, sur le fil et sa musique qui serre le ventre, étaient de circonstance.

Le seul petit bémol pour moi c’est la toute fin. Je ne m’attendais pas à ça. Bizarrement.

2 Commentaires

  1. mais nan… les jambes, ils les ont coupé avant le film et regréffées après, c’est aussi simple que ça!
    Tiens, ça m’a rappellé une expérience de travail, pour le journal d’une association de soutient aux personnes handicapées, il y a fort longtemps. Le président avait le spina bifida, était lourdement handicapé, en chaise motorisée, et un collègue était paraplégique. Je réalise que c’était ma première job dans un journal (je m’occupais de la mise en marché, de la structure du marketing, de la rédaction promotionnelle… Cela avait été enrichissant!

    • @sdf…de luxe! : je pense qu’ils ont eu moins de mal avec les effets spéciaux qu’avec une opération chirurgicale !
      Et je confirme, travailler avec des personnes handicapées, quel que soit le degré, oblige à se remettre en question en permanence et du coup on ne peut que progresser.

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