On the road (le roman)

Après quelques longues semaines d’opiniâtreté, j’ai enfin terminé ce roman culte. Motivée par la sortie récente d’une adaptation cinématographique, j’avais pour ambition de finir le roman avant de voir le film. Je verrai le film en DVD car il y a bien longtemps qu’il ne passe plus en salles ici.

Je n’aime pas abandonner un roman en cours de route (c’est le cas de le dire), ayant déjà eu quelques bonnes surprises dans les dernières pages. Mon expérience ne m’aura pas donné raison…

Dean/Neal a l’air totalement ravagé (à gauche), et Sal/Jack, trop gentil (à droite)

J’ai feuilleté machinalement une réédition en français dans les rayons de la Fnac et j’ai constaté avec stupéfaction qu’il s’agissait d’une version sous-titrée « le rouleau original », le fameux « first roll » évoqué dans la longue introduction de mon édition Penguin. C’est-à-dire que Sal Paradise et Dean Moriarty, les célèbres avatars, disparaissent pour laisser place aux originaux Jack Kerouac et Neal Cassady. J’ai également parcouru un livre consacré au dernier film en date, qui croise photos du film et photos des vrais protagonistes, en revenant sur chaque personnage, sur cette « route » parcourue dans le roman et dans la vraie vie. En effet, le « first roll » de « On the road » nommait les protagonistes par leurs vrais noms, faisant du roman une autobiographie de trois ans de la vie de Kerouac. Je me demande si je n’aurais pas préféré ce first roll, à bien y réfléchir. Ma perception des événements relatés n’aurait peut-être pas été la même.

Kerouac, suite à sa rencontre avec Cassady, n’a eu de cesse de vouloir écrire sur ce personnage atypique, franchement barré, et « On the road » est imprégné du début jusqu’à la fin de la folie de Cassady.

What’s going on ?

1947. Sal Paradise vit chez sa tante et écrit des livres, dont il ne vit pas. Il aime parler littérature avec ses amis et faire la fête. Un jour on lui présente Dean Moriarty, un type qui voudrait écrire et prendre conseil auprès de lui. Sal va être totalement subjugué par la personnalité de Dean, un type qui ne tient pas en place, qui brûle la chandelle par les deux bouts, qui vit pour la musique, l’alcool, la drogue et les femmes. Après, le roman est vite résumé : on fait des allers-retours entre New-York et San Francisco, avec quelques arrêts à Denver, et on finit par un aller-retour New-York/Mexico.

Que se passe-t-il entre ces points de chute ? De la bagnole, pied au plancher, de l’alcool, de la drogue, des rencontres vite oubliées. Et dans les points de chute ? De l’alcool, de la drogue, des femmes, des soirées dans les clubs de jazz. Au début du roman, j’ai cru que cette « route » allait être l’inspiration pour de jeunes auteurs en mal d’aventure. Déception : ils n’écrivent pas une ligne, ou alors Kerouac n’en parle pas ou très peu. En fait, cette route s’écroule sur elle-même. Il ne s’y passe rien, et on le raconte quand même dans un roman où il ne s’en passe pas plus. Vacuité.

Évidemment, je m’efforce de replacer cette histoire dans son contexte. 1947, ce n’est pas vraiment avant-hier. Mais je n’arrive pas à comprendre ce qu’on peut trouver d’excitant, d’aventureux, dans l’histoire d’une bande de potes qui ne savent pas quoi faire de leur vie, qui se détruisent avec toutes sortes de substances, et dont l’idéal de vie est consternant, comme le montre la réaction de Sal et de Dean à leur arrivée à Mexico :

Sal : « We had finally found the magic land at the end of the road and we never dreamed the extent of the magic. » (Traduction non officielle : ils viennent de découvrir la magie du taux de change, qui va leur permettre de boire de la cerveza et de se taper des putes à gogo)

Dean (quelques minutes plus tard) : « A group of girls walked directly in front of us. As we bounced by, one of them said, « Where you going, man ? ». I turned to Dean, amazed. « Did you hear what she said ? ». Dean was so astounded he kept on driving slowly and saying, « yes, I heard what she said, I certainly damn well did, oh me, oh my, I don’t know what to do I’m so excited and sweetened in this morning world. We’ve finally got to heaven. It couldn’t be cooler, it couldn’t be grander, it couldn’t be anything ». « Well, let’s go back and pick em up ! I said. » »

Voilà l’idéal de ces mecs. Voilà ce qui a fait rêver des générations de gens. Des mecs en majorité j’imagine. Il y a quelque chose de tellement vain dans leur quête, de tellement trivial, tellement terre-à-terre. J’avais vraiment l’espoir que ce roman soit celui de la découverte humaine, des grandes ambitions, des grands combats. Je sais pas, merde, y a quand même une citation de Bob Dylan en quatrième de couv qui dit que ça a changé sa vie. Ben merde alors. Il chute lourdement de son piédestal celui-là.

Très surprise que ce roman soit devenu un modèle de liberté et d’évasion. Pour moi, il n’y a pas plus aliénés que ces types. Comme ils sont totalement fauchés, ils passent leur temps à se demander comment ils vont payer l’essence, comment ils vont bouffer, où ils vont dormir. Sal/Jack se retrouve coincé pendant des mois à devoir bosser dans les champs de coton pour pouvoir avoir suffisamment d’argent pour rentrer à New-York en stop ou en bus. New-York où il va à nouveau atterrir chez sa tante (en vrai, sa maman) vu qu’il n’a pas les moyens de subvenir à son existence. Ils sont dépendants à l’alcool, aux drogues, sans lesquels ils n’arrivent pas à décoller. Leur seul rêve c’est d’être « high », de s’amuser. Pas d’ambition, pas de projets, pas d’espoirs, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. Ils tournent en rond comme des lions dans l’immense cage des États-Unis. Je croyais que l’Amérique était le pays où tout était possible, où la volonté d’entreprendre et de s’élever à la force du poignet était une religion. Non. Ceux-là veulent juste se mettre minable et tout le monde trouve ça très cool. La Beat generation est beaucoup plus creuse que ce que j’avais imaginé.

To the beat of the drum

La musique est omniprésente dans ce roman. Le jazz, le bop. Les potes dansent jusqu’au petit matin, si tant est que 9h du matin soit encore qualifiable de petit matin. Pas de bol, j’ai horreur du jazz. Pourtant, quand c’est Boris Vian qui en cause, je le vis pas pareil.

Ça dit pas que des conneries

Quelques remarques intéressantes qui n’ont pas pris une ride depuis 1947. Kerouac évoque tous ces jeunes rêveurs débarqués à Los Angeles dans l’espoir de faire du cinéma, ces filles arrivées en starlettes qui finissent dans les drive-ins, et ces policiers qui ressemblent à de « handsome gigolos ».

Autre réflexion que je n’aurais jamais imaginé lire dans un roman de 1947 :

« These bastards have invented plastics by which they could make houses that last forever. And tires. […] They could make tires that never blow up. […] Same with clothes. They can make clothes that last forever. They prefer making cheap goods so’s everybody’ll have to go on working and punching timeclocks and organizing themselves in sullen unions and floundering around while the big grab goes on in Washington and Moscow. » (les débuts du mouvement de la décroissance, obviously!)

Un peu plus loin, parlant des capacités du cerveau et des scientifiques : « The bastards right now are only interested in seeing if they can blow up the world ».

Love is in the air

Par contre, en 1947, les femmes n’avaient pas encore compris qu’elles pouvaient être autre chose que de la chair fraîche pour mâles en rut, et des mères délaissées par des abrutis avinés. Dean Moriarty se marie trois fois, divorce deux fois, se barre de chez lui du jour au lendemain en toute occasion, en laissant femme et enfants (sur chacune des côtes étasuniennes) pour aller rejoindre son pote Sal et se taper tout ce qui bouge. Petite parenthèse aussi sur les mœurs de l’époque où les hommes fantasmaient sans rougir sur des adolescentes de quinze ans, voire treize.

Je voudrais aussi revenir sur la relation entre Sal et Dean. Ces deux-là éprouvaient, à mon humble avis, plus que de l’amitié l’un pour l’autre. M’est avis que Kerouac, ce petit cachottier, ne nous a pas tout raconté. Quand l’un ou l’autre traverse tout le continent américain pour rejoindre son « ami ». Quand Dean débarque par surprise et s’incruste. Quand Sal fait un reproche ridicule à Dean et que celui-ci quitte la table pour aller pleurer dehors. Quand Sal en veut à mort à Dean de le laisser tout seul à Mexico pour rejoindre sa femme à New-York. Franchement, le même roman écrit quelques décennies plus tard et ça aurait été « Brokeback mountain ». D’autre part, Sal/Jack était tellement accro à Dean/Neal qu’il se laissait manipuler comme un pantin. Dean a décidé de faire ça, d’aller là, alors on le suit, on boit ses paroles, on le mange des yeux. On le regarde « rubbing his belly » et « sweating ». Qu’est-ce qu’il a pu transpirer ce pauvre Dean ! À toutes les pages Kerouac nous fait état de sa transpiration excessive. Kerouac spectateur. Kerouac un peu acteur de sa vie lorsque Neal n’est pas dans le coin. Mais même quand il n’est pas là, il est là, puisqu’il est couché sur le papier, dans chaque ligne que Kerouac écrit.

La plume

Le style d’écriture est plutôt fluide, normal quand on sait qu’il a écrit en trois semaines. Mais je n’ai pas trouvé de souffle. La faute je pense à ma consternation face aux événements vécus par les personnages. Tout est « mad » ou « crazy » sous la plume de Kerouac, lorsque je trouve tout « boring » et « childish ». Lire ce roman en VO est évidemment plus intéressant qu’une traduction, même si j’ai parfois souffert sur un vocabulaire désuet et argotique. J’ai découvert avec stupéfaction que les « black eyed peas » n’étaient pas qu’un groupe de mauvaise dance-pop et que « adobe » pouvait être autre chose qu’un programme informatique. J’aurais au moins appris quelque chose.

Malgré l’ennui et la consternation ressentis à la lecture de ce roman, j’ai malgré tout envie de voir le film sorti récemment, avec Kristen Stewart pas encore devenue la femme à abattre d’Hollywood (quoi ? T’es pas au courant qu’elle a trompé Bob Pattinson ? Le pauvre, je me suis fait du souci pour lui…). J’ai l’impression que ce road-book aura une autre gueule transposé en road-movie, malgré les critiques négatives lues ici ou là. Ceux qui ont aimé le roman n’ont pas aimé le film, j’ai donc une chance d’aimer le film, puisque je n’ai pas aimé le roman.

8 Commentaires

  1. Mum

    Yes : je vais pas le lire !

  2. F.

    Que c’est bien (écrit) dit tout ça !

  3. J’avais tenté mais abandonné, un peu saoulée… mais je m’étais fait le même parallèle avec Brokeback Mountain ;-)

    • @Presso : faudra que j’arrive un jour à abandonner un bouquin en cours de route sans me flageller…Et puis bon, ça m’est déjà arrivé d’être agréablement surprise sur la fin donc je garde toujours l’espoir. Pour Brokeback mountain, franchement, y a pas eu à rajouter grand chose au scénario. A la limite du plagiat !

  4. galuchon

    Bon, écrivons-le tout net : film ou roman ne font quasiment que relater la vacuité d’individus dont la vie est en loque. Même replacé dans son contexte (et il n’était pas brillant…), c’est bien glauque.
    Je ne suis pas loin de considérer ceux qui encensent Kérouac comme de simples snobs.
    Ni film ni roman n’ont trouvé grâce à mes yeux ou à mon esprit car ils me semblent avoir pour finalité exclusive de choquer la bien pensance américaine, et rien d’autre.

    • galuchon : il lui en faut pas beaucoup pour être choquée, la bien pensance américaine ! Mais cet aspect festif, alcoolisé, touche-à-tout….n’a pas beaucoup vieilli. Aujourd’hui encore, ne pas boire, ne pas fumer, ne pas se droguer peut parfois faire passer quelqu’un pour un sombre réac infréquentable. Beaucoup pensent que tout ça est « cool » et preuve de « liberté ».

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