Les lisières

Une belle tête de gondole à la Fnac. Je ne parle bien sûr pas de la tête d’Olivier Adam, méconnaissable sur le bandeau et en dernière de couv. Voilà l’Adam de la rentrée, Les lisières, en lisière de gondole. Donc en effet, méconnaissable. Fondu. Beau gosse, très même, sans aucun doute. Et bien moi je le préférais enveloppé, na ! On mettait pas sa tête en bandeau avant…je dis ça, je dis rien.

Ensuite, Flammar…hein ? Et les éditions de l’Olivier alors ? Moi j’aimais bien, Olivier qui publie chez l’Olivier. Bon. Flammarion alors. Est-ce à dire que le Goncourt se profile à l’horizon ? Je pense que oui. Parce que bon, les prix, tout ça, on sait comment ça marche. Il est passé à côté nombre de fois. Donc là, c’est la bonne. On lance les paris ? Et puis le roman en lui-même…ça me paraît très goncourable, sincèrement. [edit du 10/09/12 : bon ben en fait j’ai perdu mon pari, heureusement je n’avais rien misé, bande de petits joueurs…http://www.lefigaro.fr/livres/2012/09/04/03005-20120904ARTFIG00471-olivier-adam-n-aura-pas-le-goncourt.php]

J’avais été un peu déçue par le dernier roman d’Olivier Adam, Le cœur régulier. Je l’avais été encore plus par le roman-concept Kyoto Limited Express. La faute à une impression de tourner en rond dans la tête d’Olivier Adam, toujours les mêmes thèmes, les mêmes personnages, les mêmes névroses. C’est donc avec une certaine appréhension que j’ai attaqué ce nouveau roman.

Paul, encore lui. Il s’appelle Steiner cette fois. Dans Les Vents contraires, c’était Anderen, l’ « autre », celui qui ne sais pas bien où il en est. Là c’est Steiner, la pierre, cœur de pierre ? Et encore une Sarah, en épouse excédée. Dans Les vents contraires elle était disparue pour toujours. Dans Le cœur régulier, c’était Sarah, qui recherchait l’esprit de son frère. Ça me gêne un peu, voire beaucoup, cette façon de reprendre les prénoms des personnages d’un roman à l’autre. Ça me déséquilibre. Mais pas autant qu’un autre aspect de ces Lisières. Paul Steiner n’est autre que l’avatar d’Olivier Adam. On est dans un récit qu’on voit clairement comme autobiographique. C’est la première fois (je n’ai pas tout lu mais presque) qu’on se sent aussi proche d’Olivier Adam. Mais où s’arrête le récit autobiographique ? C’est gênant. Ça m’a beaucoup perturbée. L’impression de lire des choses intimes, trop, des secrets de famille, indécents. L’impression qu’Olivier Adam règle ses comptes, abat ses cartes, vide son sac, et nous dit « regardez qui je suis vraiement ! ». Ou pas. Toujours cette interrogation pénible au sujet de ce livre appelé « roman » et qui n’en a pas l’air. On replonge avec une sensation étrange dans cette année 2011, avec son tsunami japonais, ses débats politiques, son ex-président du FMI…

Dans ce roman, pas de disparition, pour une fois. Personne n’est mort, parti, disparu. Enfin, si. Si on pousse le vice à chercher une disparition là-dedans, on pourrait dire que c’est Paul Steiner lui-même qui a disparu, de sa propre vie. D’une part, il vient de se séparer de sa femme, en lui laissant la maison et les enfants. D’autre part, il a coupé les ponts depuis bien longtemps avec sa ville natale, V. (on n’en saura pas plus) et les gens qui la peuplent et ont peuplé ses jeunes années. Sauf que le voilà obligé d’aller donner un coup de main à son père, car sa mère est hospitalisée après une mauvaise chute. Le problème c’est qu’il n’y a pas que la chute, il y a aussi la tête, qui s’en va, qui revient, et qui inquiète tout le monde. Mais Paul va profiter de ce séjour pour revoir, un peu malgré lui, bon nombre de ses camarades d’école. V., c’est une ville de la banlieue sud de Paris. D’abord banlieue ouvrière, puis petit à petit, les classes moyennes chassées de Paris par ses prix prohibitifs sont venues annexer ces petits pavillons qui valent maintenant une petite fortune.

Les lisières sont multiples dans la vie de Paul Steiner. Cette banlieue, d’abord. Les classes populaires repoussées au large de la capitale. Puis la Bretagne, cette finis-terre devenue refuge mais qui n’est plus suffisante. Le statut social. Écrivain, c’est quoi ? Pour la plupart des gens, excepté les bobos parisiens, c’est pas un métier. Un passe-temps bizarre, tout au plus. Mais pas un métier sérieux. Même dans sa propre famille, Paul est à la marge. Incompris de ses parents et de son frère et de toute façon, il ne partage pas leurs idées ni leur mode de vie. Alors il s’est éloigné, sans espoir de retour et sans regrets.

La politique est omniprésente dans ce roman. Paul reproche à son père d’avoir des vues sur « la Blonde », reproche à son frère de voter UMP, et n’en finit pas de nous donner son avis sur les faits de société qui ont alimenté les conversations tout au long de cette année pré-électorale. Les cités, les banlieues, les jeunes, le chômage, la violence…tout y passe. Paul nous livre une vision très à gauche de tous ces faits de société, mais très lucide aussi. Y compris sur les raisons qui poussent les plus désespérés à se tourner vers « la Blonde ». Même si les propos de Paul/Olivier font écho à mes propres idées, j’avoue que cet aspect « social » du roman m’a un peu déconcertée. « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert. » (Stendhal). Je suis assez d’accord. Tant d’emballement politique m’a décontenancée par rapport à ce que j’ai l’habitude de lire chez Olivier Adam (et en général d’ailleurs, car si la politique est indispensable dans la vie de tous les jours, je n’aime pas la voir dans les bouquins, c’est comme ça). Et puis bon…je me mettais à la place de ses lecteurs qui ne partageraient pas ses opinions (il doit bien y en avoir) et ça me mettait mal à l’aise. Toujours à cause de cet aspect autobiographique évident. J’ai presque envie de dire que si Olivier Adam a envie de nous parler des banlieues, qu’il connaît bien, et bien il n’a qu’à écrire un essai, ou une chronique dans un journal. Parce que moi qui aime tant sa sensibilité et sa finesse, j’ai trouvé que ça défigurait son récit, qui aurait pu s’accommoder d’une vision en filigrane de cette banlieue.

Au final, Olivier Adam semble avoir rédigé un roman très personnel. Pour nous dire qui il est. Pour se justifier aussi. Cette banlieue, cette famille…on ne sait plus trop s’il en est fier ou s’il en a honte. D’ailleurs, nombre de ses connaissances lui reprochent l’étalage de leur vie privée, même détournée par un nom d’emprunt, dans ses précédents romans. Ce roman est l’occasion pour Olivier Adam d’explorer les difficultés rencontrées par les écrivains. L’inspiration, la justification sur fond d’autocritique ou vice-versa, les confessions dont on espère qu’elles seront reçues par les personnes concernées mais qui passent totalement inaperçues, les reproches, l’indifférence de ceux qui ne lisent pas, ou qui n’aiment pas…

Pour en revenir à ma remarque du début, concernant l’impression de tourner en rond dans la tête d’Olivier Adam, et bien ce roman n’y échappe pas. Seulement, cette fois-ci, il balance tout. On a toujours l’alcool, les difficultés à s’insérer dans la vie, mais pour une fois j’ai l’impression qu’on n’avance pas dans le brouillard. L’analyse est limpide, lucide, sans détours. Et puis ce qui fait que j’ai aimé ce roman c’est aussi le fait que je m’y suis retrouvée un peu partout. À la lisière du surnaturel parfois.

Interview très intéressante (lue après rédaction de cette note, je le jure) ! http://www.lexpress.fr/culture/livre/olivier-adam-on-se-ment-beaucoup-a-soi-meme_1153041.html

Extraits :

« Évidemment toi, dès que quelqu’un n’écoute pas les mêmes disques que toi, ne vote pas comme toi, ne va pas voir les mêmes films, ne lit pas les mêmes livres, voire pire ne lit pas du tout, tu juges la relation obsolète, impossible, non avenue. Tu dis : on n’a rien en commun. […] Pourquoi rester liés alors qu’on n’a rien en commun, alors qu’en se croisant dans la rue on s’ignorerait, se mépriserait mutuellement ? »

« – Ah toi aussi tu t’y es mis ?

– A quoi ?

– A voir des bobos partout. Qu’est-ce que tu leur reproches exactement aux bobos ? De manger des sushis ? De voter à gauche ? D’être écolos ? D’avoir assez de fric pour se payer un voyage par an ? De lire Télérama ? De trier leurs déchets ? D’aller voir des films en VO ? De s’en battre les couilles de l’identité française ? De pas avoir peur des Noirs et des Arabes ? C’est quoi le problème ? […] Depuis toujours ma génération et ses façons de faire et de penser avaient été méprisées, génération bof, génération molle, nous étions maintenant devenus des bobos, il suffisait de lire des livres, d’avoir trente ou quarante ans et de voter à gauche, de lire Libé, d’avoir déjà mis les pieds dans un pays étranger, d’écouter autre chose qu’Obispo Pagny Halliday Grégoire, d’aller voir des films asiatiques pour être qualifié de bobo. Et ce qualificatif était bien sûr censé être insultant. »

« Des bonnes histoires on en trouve partout, dans chaque poubelle, il y en a plein les journaux, plein les rues, plein les maisons, il suffit de se pencher pour les ramasser. Et des types qui savent les faire tenir debout, on en voit des files entières se pressant devant la porte des producteurs. Non, un bon film, comme un bon livre, ne tient qu’à la manière, au regard, au rythme, au plan, à la langue, à la lumière, au temps, à la phrase. Et éventuellement aux personnages. Le reste n’était qu’anecdote. »

« Je l’ai laissé dérouler son fil. Je n’avais rien à lui opposer. Il martelait que mes livres lui avaient fait du mal, beaucoup de mal. Non pas parce que j’en étais l’auteur mais du fait même de leur contenu. Mes livres et ceux de mes confrères n’aidaient nullement les gens, au contraire, ils enfonçaient les plus fragiles, les plus inaptes, ils les confortaient dans leurs humeurs les plus noires, leur maintenaient la tête sous l’eau, dans l’étang poisseux de la dépression, la vase verdâtre de la mélancolie. Ils glorifiaient la tristesse et les éclopés, la défaite et la désillusion, la fuite et la désertion, comme s’il était plus noble d’être de ce côté-là que de celui de la vie et de la lumière. »

Un commentaire

  1. Pingback: Peine Perdue – Olivier Adam | The magic orange plastic bird said...

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