Emmaüs

Pendant que les journalistes campent sur le perron des maisons d’édition, font leurs pronostics façon bar du commerce sur les prochains prix littéraires et écrasent les arpions d’un stupéfait nouveau Goncourt, pendant ce temps, disais-je, certains auteurs sortent leur nouveau roman dans l’indifférence générale, à part celle, non négligeable il va sans dire, de Bernard Pivot qui a eu le bon goût de tweeter quelques citations et d’annoncer sa critique dans le JDD d’aujourd’hui. Comme je « follow » Bernard, j’aurais eu l’information tôt ou tard. Mais il faut bien avouer que c’est une newsletter d’Amazon, qui connaît mes goûts comme personne, qui m’a annoncé la sortie du nouveau roman d’Alessandro Baricco. Pas très poétique tout ça.

Ce roman me fait penser aux Fruits du Congo, d’Alexandre Vialatte. L’adolescence tourmentée, la jeune fille, la « reine », qui fait tourner la tête des garçons du coin, la prise de conscience de la réalité de l’existence, de la douleur, du chagrin, de la mort…Et d’une certaine manière, la poésie de Baricco me rappelle également celle de Vialatte.

On ne ressort jamais indemne d’un roman de Baricco. Avec une poésie, une musicalité, mais aussi une crudité dont il joue à la perfection, il sonde les émotions les plus intimes de ses personnages, et les nôtres, bien entendu.

Le narrateur, Luca, Bobby et le Saint ont dix-huit ans et partagent leur temps entre les cours, l’église et l’hospice où ils vont vider les poches d’urine des pensionnaires. Mus par la foi, par un catholicisme borné et par de grands principes auxquels ils s’accrochent tant bien que mal, ils vont se cogner à la réalité de l’existence par le truchement d’Andre, une jeune fille de leur âge aussi mystérieuse que délurée. Distante avec tout le monde mais prête à donner son corps au premier venu, sensuelle et dure, torturée et déjà bousillée par la vie, elle va subjuguer les quatre amis, les détourner peu à peu de leurs grandes certitudes et leur faire ouvrir les yeux sur leur propre réalité, leurs désirs inavouables.

Un peu gênée par ce dernier Baricco, qu’on devine très personnel. Un peu comme si on m’avait donné à lire le mode d’emploi d’une machine dont je n’ai aucune utilité. La foi, la religion, les conflits intérieurs de ceux qui s’imaginent en toute occasion violer quelque réglementation divine…pour une sombre mécréante comme moi, ça demande beaucoup d’imagination et d’une certaine façon, j’ai dû me faire violence pour supporter les niaiseries religieuses des quatre compères. Alors bien sûr, Baricco nous livre une analyse tout en nuance, en auto-critique, en lucidité, mais voilà, tout cela ne me parle pas et pire, m’agace. On ne sait pas à quelle époque se déroule l’histoire mais finalement, ça pourrait tout à fait être aujourd’hui. La religion, cette obsession du bien et du bon, qui à force de frustrations dérive trop souvent en excès dont on soupçonne qu’ils ne seraient jamais arrivés sans elle. C’est bien le message de Baricco d’ailleurs. Ces gamins perclus de certitudes vont passer à l’acte, dans tous les sens du terme et les dommages collatéraux seront terribles et irréversibles. De là à en conclure que la religion rend con, il n’y a qu’un pas que j’assume seule.

Finalement un peu déçue par ce roman. D’une part parce que ça faisait longtemps que j’attendais que Baricco sorte enfin un nouveau roman, d’autre part parce que le sujet ne m’a que très peu touchée. Bien sûr il reste le plaisir du verbe, le style inimitable et la profondeur du propos. Oh et puis ce n’est plus Françoise Brun qui traduit. Probablement la seule traductrice dont je sache le nom, tant j’ai toujours trouvé que les textes de Baricco étaient somptueux. Cela a-t-il joué dans ma perception du texte ?

« Plus loin, au-delà de nos habitudes, dans un hyperespace dont nous ne savons presque rien, il y a les autres, silhouettes à l’horizon. Ce qui saute aux yeux, c’est qu’ils ne croient pas – apparemment ils ne croient en rien. Mais aussi une certaine familiarité avec l’argent, et les reflets luisants de leurs objets et de leurs gestes, la lumière. Ils sont sans doute simplement riches – et notre regard est le regard d’un bas de toute bourgeoisie cultivée dans son effort d’ascension – des regards issus de la pénombre. […]

Ils vont solennels et impunis.

De loin, nous les laissons passer dans nos yeux, et quelquefois dans nos pensées. Il peut arriver également que dans son fluide agencement quotidien la vie nous amène à les effleurer, par hasard, suspendant durant de courts instants les distinctions qui viennent naturellement. »

2 Commentaires

  1. galuchon

    La religion a toujours été un puissant outil d’asservissement des hommes et a servi de support à nombre de guerres et de massacres en tous genres.
    Tous les croyants ne disjonctent pas (fort heureusement), mais trop sont des bourreaux pleins d’amour et de compassion. La bonne conscience, il n’y a que ça de vrai !

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