Material girl

[J’ai commencé à écrire cette note il y a déjà un petit moment. Du coup, d’autres idées et événements sont venus s’ajouter à ma réflexion donc ne m’en veux pas si c’est décousu (et un peu long mais y a des images, je te fais visiter mes étagères)].

J’ai lu chez quelqu’un récemment que ça ne servait à rien d’acheter des CD, des bouquins. Que tout ce bazar encombrait le salon et représentait un fardeau à chaque déménagement. Que les artistes ne devaient pas avoir pour objectif de vendre mais d’être entendus et admirés. Que lui aussi se considérait comme un artiste (un blogueur artiste, WTF?). Il paraît aussi que les intermédiaires sont nocifs et inutiles pour la société. Des parasites.

IMG_0125Moi, mon salon, ma chambre, mon bureau, ma chambre chez mes parents, le salon de mes parents, le grenier de mes parents…sont pleins à craquer de CD, livres, DVD. Je garde même le Guillaume Musso et le Laurent Gounelle. Parce que je les ai lus et tellement détestés. Je garde même le Soundgarden et le Stiltskin, même si ça pique les oreilles, parce que ça me rappelle mes jeunes années rock and roll. Je garde tout, rien n’est à jeter. Chacun de ces objets est une tranche de ma vie. Je me souviens que j’écoutais The Album Leaf lorsque je pleurais de rire en dévorant la série des Malaussène de Daniel Pennac en livres de poche, dans mes 19m² précédents. Je me rappelle cet album de Louise Attaque, chanté à tue-tête des centaines de fois dans la Corsa, sur une copie K7, lors de vacances avec des potes. Je me souviens de ce coffret de quatre romans d’Alessandro Barrico, offert par quelqu’un à qui je n’ai probablement pasIMG_0127 accordé toute l’attention qu’il méritait et à qui je repense maintenant chaque fois que j’entends parler de l’auteur et que je le lis. Je me rappelle tous ces Tintin et ces Lucky Luke, dévorés dans ma chambre rose, puis dans la bleue. Je me souviens du papier évanescent de ces volumes de La Pléiade reprenant l’intégrale de Colette, de l’odeur de ces vieux livres de poche griffonnés par mes parents lors de leurs études, des pages jaunies et rêches de L’Étranger. Je me souviens de mon premier émoi littéraire dans la Bibliothèque Verte, sa couverture cartonnée, merveilleux Sans famille d’Hector Malot. Je me souviens de mes premiers CD, en sixième, les symphonies 7 et 8 de Beethoven et un double-album de Roch Voisine. Et mes 45 tours. Et mes 33 tours. Ma presque intégrale de Chantal Goya. Je me plante tous les matins devant mon étagère à CD, à la recherche de la BO de ma matinée. Je choisis un boîtier, je regarde la photo, le dessin, la liste des titres, j’ouvre parfois le livret, à la recherche de paroles ou de remerciements insolites. Je peste chaque soir lorsque « Karoo » de Steve Tesich me tombe des mains ou fait fuir le sang de mes doigts engourdis. Je corne une page lorsqu’un passage retient mon attention et que j’ai l’intention de vous le livrer, plus tard, parce que je me dis que ça pourrait vous plaire.

Vous voulez vraiment dématérialiser tout ça ? Vous voulez vraiment ME dématérialiser ?

Oh bien sûr, j’ai quelques e-books et une liseuse pour les lire. Je peux même corner des pages avec un triangle parfaitement isocèle. Il m’arrive parfois d’acheter des albums mp3 lorsque je n’ai pas le choix et je regarde défiler les titres sur l’écran de ma télé, sans savoir qui les a composés. Mais c’est un peu triste.

jocondeQuitte à supprimer les supports physiques, pourquoi ne pas fermer les musées ? C’est vrai quoi, ça coûte cher à entretenir toutes ces croûtes, et je te parle même pas des parasites qu’il faut payer pour maintenir tout ça en ordre. Pourquoi se déplacer pour voir un tableau alors qu’il suffit de taper son titre sur Gougueule images pour l’admirer ? Pourquoi aller écouter un orchestre philharmonique ou un groupe de rock alors qu’il suffit de télécharger l’œuvre musicale sur n’importe quelle plate-forme ? Tous ces saltimbanques n’ont qu’à se trouver un vrai travail. Est-ce qu’on me paye pour jouer de la flûte à bec moi, non ?

J’ose espérer que ces gens qui militent pour l’anéantissement des supports physiques culturels envahissants et pour la non-rémunération des artistes appliquent ces jolis préceptes à toutes les facettes de leur existence. J’imagine qu’ils partent du supermarchéIMG_0044 sans payer, qu’ils vont arracher les légumes dans le jardin de l’agriculteur du coin et se trancher une escalope sur une poule qui traverse la route, qu’ils vivent dans des appartements vides de tout bibelot, qu’ils n’utilisent aucun vêtement superflu et surtout aucun vêtement de marque…

Les parasites. En fait je n’ai jamais compris cette façon de dire que gna gna gna ce qu’on paye ne va pas dans la poche de l’artiste mais à des intermédiaires. C’est qui l’artiste ? Non mais je demande, juste pour savoir. Parce que moi, dans mes CD encombrants, il y a des livrets. Dans ces livrets, on m’indique souvent le nom des compositeurs, des auteurs, des musiciens additionnels, des membres du groupe, le nom du studio. Un album, ce sont des dizaines de morceaux créés, joués, répétés pendant des semaines ou des mois, sur des instruments qu’il faut acheter, accorder, remplacer. IMG_0045Au final ce ne sont que quelques titres retenus, qu’il faut enregistrer dans un studio, qu’il faut louer, avec un ou plusieurs ingé son. Ensuite il faut presser le CD, qu’il faudra mettre dans un boîtier, dont le design aura été pensé et réalisé par des artistes, des infographistes, sur un livret qu’il faudra imprimer, plier et insérer dans le boîtier. Ensuite il faudra acheminer le boîtier sur les lieux de vente ou dans des entrepôts. Payer des gens pour le vendre. J’ai sûrement dû oublier des étapes. Bref, il s’agit d’un euh…modèle économique ? C’est comme ça qu’on dit si j’ai tout compris ? Mais un modèle économique mort, c’est ça ? Même quand le support physique n’existe pas, il y a malgré tout une masse de travail énorme derrière un album. Et même si un artiste souhaite être admiré, il a aussi besoin de bouffer et d’avoir un toit au-dessus de la tête. Considérer le travail artistique comme un loisir qu’on pratique après ses heures de boulot relève de la connerie la plus crasse. Considérer que bloguer de la merde relève d’une démarche artistique me donne envie de rendre. Se faire rémunérer pour des billets de blog relève de l’escroquerie pure et simple. Payer quelqu’un pour qu’il te fasse le résumé de ce que tu peux lire ailleurs ou pour te donner son avis mal argumenté…non mais et puis quoi encore ? Remarque je vais essayer d’appliquer ce fantastique modèle économique dans ma vraie vie. Maintenant, quand on me demandera mon avis sur un film ou autre chose, je réclamerai 1 € par tranche de cinq minutes, voire plus si je dois développer. Ça va pimenter un peu les conversations à la table du déjeuner au boulot, si c’était encore nécessaire. Ou alors plus personne ne me demandera quoi que ce soit et j’aurai la paix. À creuser tiens…

Bref, d’un côté on ne veut plus payer pour un travail soigné ayant nécessité le boulot de plusieurs personnes et du matériel onéreuxIMG_0130 mais par contre, faudrait raquer pour un truc pourri qui a demandé cinq minutes à son auteur. J’ai dû rater un truc quelque part moi.

Le comble du comble ? Il m’a été soufflé par une conversation au déjeuner, justement. Vous avez entendu parler de cette croûte littéraire « Fifty shades of grey » ? Ce pseudo roman érotique ? Bon. Et bien c’est un best-seller, jusque dans les rangs de la table du déjeuner. Alors autant dire tout de suite que je me contrefous royalement de ce que les gens lisent. Je préfère que les gens lisent des trucs (que je considère comme) nuls plutôt qu’ils ne lisent rien. Romans érotiques s’ils veulent (il en existe sûrement des bien écrits, j’attends vos suggestions). Je tiens toutefois à préciser que les romans tout ce qu’il y a de plus classiques renferment bien souvent des scènes dont…euh…l’intérêt, dirons-nous, va à mon avis bien au-delà des niaiseries dispensées dans ce roman à succès. Mais bref ! Ce n’est pas le sujet. Revenons à nos moutons. Donc Fifty shades of grey se vend comme des petits pains, à 17 € pièce. Très bien, la mère de famille désœuvrée est donc sûrement millionnaire à l’heure qu’il est. Mais à la base, elle avait écrit ce truc pour passer le temps et avait diffusé le fichier sur une IMG_0126plate-forme de trucs gratuits. Succès, boule de neige, tout ça et hop, voilà qu’un éditeur rachète les droits et pof, le truc devient payant. Comme se fesse ? (on reste dans la thématique hein!). Le modèle économique du tout gratuit et de la dématérialisation était sur les rails à fond de train et voilà que ce modèle antédiluvien revient de parmi les morts et se dresse sur les voies ? Un livre en papier qu’on paye, qu’on peut corner, surligner et où on peut délicatement insérer ses doigts entre les pages (thématique!) ? Ben moi je dis : longue vie à Fifty shades of grey ! Après tout, c’est peut-être mal écrit (pour ce qui est des extraits lus ici et là) et racoleur mais ça lui a demandé du temps, de l’investissement personnel et je trouve normal que cette femme soit rémunérée pour ça. Même si au départ elle l’a fait par ennui. Par contre j’ai une question. Ce truc était à la base gratuit. Il est devenu payant. Quid si maintenant on le télécharge gratuitement ? Est-ce qu’Hadopi va m’envoyer des coups de fouet un courrier en m’indiquant que le 4 février 2013 à 21h04 j’ai téléchargé une œuvre soumise (thématique!) aux droits d’auteur ? C’est une question pertinente non ?

Je me suis pas mal égarée dans mon raisonnement. Comme d’hab. Mais tout ça pour dire que je ne me vois pas renoncer à mes livres, à mes BD, mes CD, à leurs belles couvertures, leurs visuels reconnaissables entre mille sur l’étagère, leur papier fin, épais, rêche, satiné, brillant, pelliculé, soft touch avec vernis sélectif, leur reliure, leur piqûre, leur boîtier. Et je suis plus que disposée à payer pour tout IMG_0129ça, parce que c’est du travail, c’est de l’art, du temps et plus prosaïquement, ça permet de faire vivre des gens et top du top, de les faire vivre de leur passion et de leur talent. Et puis payer, ça veut dire choisir. Ceci plutôt que ça. Et ça, plus tard, ce sera encore meilleur d’avoir attendu. Quand c’est gratuit, c’est la boulimie. Je le sais, j’ai moi-même téléchargé des centaines de mp3 sur Soulseek sans en avoir écouté le quart de la moitié. Ils sont désormais invisibles, oubliés sur un disque dur d’ordinateur qui n’est plus jamais allumé. Pas le meilleur hommage qu’on puisse rendre à des artistes. Dont les pires représentants continueront à vivre de leurs frasques et de leur propension à vendre leur image à coups de pubs et de fringues moches, pendant que d’autres crèveront d’avoir voulu proposer des œuvres plus exigeantes en termes de réalisation et d’intention. Laisser le public décider de ce qui mérite d’être vu/lu/entendu, c’est s’assurer une culture réduite à sa médiocrité la plus crasse. Et comme m’avait dit quelqu’un de très avisé, un jour, en parlant d’un artiste que j’aimais : « si c’était bien ça passerait à la radio ». La messe est dite.

11 Commentaires

  1. Mum

    Ma suggestion à la place de  » Filthy (sorry)fifty shades of grey » : « Histoire d’O »,bien que ça ne soit pas ma tasse de thé . Je suis pourtant une buveuse d’ o …

  2. Mum

    « Nos meubles et nos bibelots sont notre mémoire, les témoins de nos bonheurs et de nos peines, de nos réussites et de nos échecs. »
    Virginie Megglé

  3. Mum

    Justement,le bouquin en question doit être parti dans un de ces convois (trop compromettant, le livre) pour être revendu sur EBay à un bon prix par un généreux acheteur !

  4. Mum

    Rendez-vous dans quelques années quand ton appart sera rempli et qu’une chatte y retrouvera pas ses petits (enfin,là ça risque rien!)

  5. galuchon

    J’abonde dans ton sens.
    Oui, le plaisir de toucher, voir, est irremplaçable. Oui, ces « objets » accumulés retracent nos vies, nos enthousiasmes, nos « moments ». Oui, ils servent de rappels, ce sont nos mémoires matérialisées.
    Ils ont une valeur souvent supérieure à ce que nous les avons payés.
    Et puis, soyons lucides, ceux qui préconisent la dématérialisation ont une idée derrière la tête : que nous devenions pieds et poings liés à leurs supports (disques durs) et à leurs outils (softs et ordinateurs). Une bonne obsolescence programmée là-dessus, et cela sera bien juteux pour leur commerce !

    • @Galuchon : oh ben déjà avec les DRM, tu peux plus prêter ton ebook à ta pauvre mère, à moins de lui filer la liseuse avec. J’avais lu un truc y a quelques temps au sujet d’Amazon qui avait à distance supprimé l’ebook de « 1984 » d’Orwell des liseuses de ses clients au motifs qu’ils n’avaient plus les droits pour le diffuser. C’est flippant au possible !! Et je trouve encore plus flippant que ça tombe sur CE roman précisément (à relire, tiens, ça fait longtemps).
      http://www.ecrans.fr/Kindle-la-suppresion-devant-les,7847.html
      Ma liseuse n’est pas connectée au Wi-Fi donc je suis à peu près tranquille. Sinon, ils peuvent savoir si t’as fini un bouquin, à quelle allure tu lis, et tout et tout…
      Et puis tu as raison, les bouzins qui tombent en panne ou qui ne sont plus compatibles avec les nouveaux fichiers ou va savoir quoi…ça va finir comme ma machine à laver !

  6. Pingback: Le temps c’est comme ton pain, gardes-en pour demain* | The magic orange plastic bird said…

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