Résumons-nous

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J’ai assisté à ma première pièce de théâtre à l’opéra de Clermont. Enfin ce n’est pas tout à fait exact puisque j’avais eu la chance de voir la visite théâtralisée du Wakan Théâtre lors des journées du patrimoine. J’étais montée sur scène, descendue sous la scène, montée au-dessus de la scène… Bon là je me suis contentée des fauteuils du parterre.

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« Résumons-nous » est une adaptation scénique des chroniques d’Alexandre Vialatte, auteur, chroniqueur, observateur avisé et inspiré des temps modernes. Vialatte c’est l’Auvergne, à laquelle il fait souvent référence avec un tendre cynisme, et ses chroniques étaient publiées dans le journal La Montagne, qui se distingue aujourd’hui par une foisonnante Actu des quartiers. Bon. Question d’époque.

J’ai sur mes étagères plusieurs romans et recueils de chroniques de Vialatte, récupérés suite à la fermeture de la Maison de l’Auvergne à Paris (merci mon employeur pour la possibilité de récupération !). Je n’ai lu que Les Fruits du Congo, roman étrange qui m’avait laissée dubitative. Je n’ai jamais attaqué les chroniques mais j’y ai aperçu quelques passages savoureux. Et la représentation à l’opéra a fini de me convaincre de mettre en place un programme de lecture adapté. Ça ne se lit pas comme un roman, ça se picore et je vais essayer d’établir une régularité dans le picorage.

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Difficile de mettre en scène ces chroniques destinées à être lues. Les textes de Vialatte sont denses, bourrés de références culturelles, classiques ou de son époque (donc un peu obsolètes pour nous), farcis de bons mots et d’humour absurde. La mise en scène (Charles Tordjman) et l’adaptation (Jacques Nichet) ont choisi la carte de la sobriété, afin de permettre aux textes de se déployer. Trois personnages se succèdent sur scène. Hauts en couleurs, un peu perchés, ils donnent vie à des considérations ô combien modernes sur notre civilisation. « Résumons-nous », gimmick improbable dans les chroniques, tentative désespérée de résumer l’impossible absurdité de notre société… et la conclusion, immuable « Et c’est ainsi qu’Allah est grand », de ponctuer chacune des saynètes.

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Clotilde Mollet, Christine Murillo et Dominique Pinon ont su habiter ces chroniques avec talent. Un seul regret toutefois (et de taille), l’acoustique de la salle (dont on nous avait pourtant vanté les mérites) qui m’a fait rater bon nombre de séquences et pas de bol, surtout celles de Dominique Pinon. La vieille dame à ma gauche n’a pas ri, ni applaudi de la soirée. Je pense honnêtement qu’elle n’a pas compris un traître mot. Quelqu’un a crié « plus fort ! » au début de la pièce. Bref… un système d’amplification me semble nécessaire pour des pièces où les textes et l’intimité sont à l’honneur. J’avais hâte de voir Dominique Pinon, que j’aime beaucoup, étant un acteur régulier des films de Jean-Pierre Jeunet, dont je suis fan. Son esprit décalé, son physique cartoonesque collent parfaitement avec l’univers de Vialatte et je suis donc particulièrement frustrée d’avoir été pénalisée par l’acoustique.

En feuilletant les ouvrages que je possède, j’ai eu le plaisir de tomber sur certaines chroniques entendues au théâtre. Je suis aussi tombée sur d’autres passages particulièrement savoureux. Je ne résiste pas à quelques citations.

Malheureusement je n’ai pas retrouvé la dernière chronique jouée sur scène par Dominique Pinon, qui évoquait l’altitude du puy de Dôme et la fierté des Auvergnats. Merci au metteur en scène pour ce final en forme d’hommage au public clermontois. J’ai pris beaucoup de plaisir à voir et entendre cette pièce, ces textes exceptionnels d’un Auvergnat de talent (pléonasme) dans ce lieu si prestigieux.

« Maintenant il n’y a plus de maisons, mais des taudis ou des chambres d’hôtel, et ce placard nu, cette tombe, ce désert de la soif, bref cette aventure saharienne qu’on a appelée H.L.M, où l’homme meurt de claustrophobie, par un record du paradoxe, au sein d’un vide illimité. J’ai vu un rat de quatre cent dix grammes y périr en une heure quatorze sur un sol en fibrociment. D’ennui. De dégoût. D’écœurement. De solitude métaphysique. Je l’ai vu maigrir progressivement, perdre ses joues, pencher la tête, fermer les yeux, raidir les pattes. » (entendu au théâtre)

« L’Auvergnat au contraire est bloqué par les neiges. Il n’a d’autre distraction que de regarder chez le voisin après avoir gratté le givre de ses vitres. Je lui conseillerais de lire plutôt Fantomas. Ou alors entre-temps si le voisin le passionne trop. »

« En Auvergne, au contraire, pays des traditions, la neige a tout recouvert. C’est l’effet du Spoutnik, ou alors d’un monsieur qui est monté sur le Puy de Dôme et qui a dit qu’il ferait neiger par une opération chimique. […] On ravitaille par avion l’observateur du sommet du Puy de Dôme et le monde est séparé de l’Auvergne. La civilisation, privée de fourme fraîche, s’affaisse, dévitaminée ; plus de maisons du berger ; les poètes sont en panne; les fauves, chassés du haut Cantal, se répandent le long des vallées[…].

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2 Commentaires

  1. jdo

    Cadeau :) http://www.alexandre-vialatte.com/pdf/chroniques/Chronique_3107.pdf

    Quel régal ! « Quand le Larousse vous explique froidement que Saint-Ferréol-sur-Arzon compte 2.001 habitants, c’est qu’il oublie que, pendant qu’on les comptait, la fille du boulanger est partie pour Paris avec le beau-frère du facteur, que la bouchère a eu deux jumeaux, que le sacristain est mort de froid, et que le loup a mangé en long le brigadier de gendarmerie. Il y a d’ailleurs un axiome très simple en matière de démographie : nul, dans nulle agglomération, n’est le deux mille unième habitant. Le deux mille unième n’existe pas. »

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