David Claerbout au FRAC Auvergne

« Mais rien ne réanime le temps »

Pain-Noir, La retenue

 

Sauf peut-être David Claerbout.

Rarement une exposition du FRAC Auvergne aura eu une résonance aussi tenace en moi, et rarement j’aurai mis autant de temps à me lancer dans la rédaction d’un billet.

Et si je cite Pain-Noir, auteur-compositeur-interprète clermontois, c’est parce que beaucoup de choses que je vois, j’entends, ou ressens depuis que j’ai vu cette exposition m’y ramènent inexorablement. J’en profite pour glisser discrètement que voir et entendre Pain-Noir jouer au milieu des oeuvres de Claerbout aurait été une expérience assez extraordinaire, tant leurs univers, leur douce mélancolie nostalgique me semblent proches. Je dis ça, je dis rien.

David Claerbout (né en 1969) est un touche-à-tout mais la plupart des oeuvres exposées au FRAC Auvergne sont des vidéos. Jean-Charles Vergne, directeur du FRAC, a débuté sa visite guidée en nous apprenant que nous passons en moyenne dix secondes devant une oeuvre. Autant dire que c’est peu. Autant dire que pour apprécier le travail de David Claerbout ça relève de l’indécence. Car David Claerbout en a fait sa matière première, du temps. Le temps et les émotions qui l’accompagnent, faisant de chaque oeuvre une expérience sensorielle personnelle, subjective, intime.

J’ai eu la chance de participer à un atelier de philosophie, conduit par Mathieu Sourdeix à l’invitation du FRAC. Après un premier atelier sur le thème « temps et durée » (auquel je n’ai pas participé), le suivant était consacré à la mémoire et à la perception. Si les échanges, libres, étaient de nature très générale, ils nous ramenaient évidemment aux oeuvres parmi lesquelles nous étions installés. David Claerbout nous plonge dans des souvenirs qui ne nous appartiennent pas mais qui racontent une histoire dont chacun sortira différent. La narration, passée au filtre de nos émotions et de notre propre collection de souvenirs, devient un récit personnel et parfois très différent d’un visiteur à l’autre. Les deux oeuvres qui m’ont le plus marquée sont Highway Wreck (2013, 15 mn) et le stupéfiant Travel (1996-2013, 12 mn). Je précise que malgré ma (bonne) volonté, je n’ai pas revu ces oeuvres depuis fin janvier, date de ma première visite. Ce billet sera donc rédigé à l’encre d’un souvenir déjà bien diffus, malgré les images compilées dans le très joli livre de l’exposition.

Highway wreck part d’un cliché, ancien, représentant un homme et des gamins devant la carcasse d’une voiture sur le bas côté. De l’histoire de cette voiture nous ne savons rien mais David Claerbout rajoute des plans, récents, de voitures de pompiers, de véhicules arrêtés et de badauds qui observent la scène. Un drame s’est noué, si l’on en juge par les regards atterrés des secours, mais les personnages devant la voiture semblent plutôt enjoués, curieux. Jusqu’au plan final qui s’envole et nous laisse sans réponse, spectateur omniscient, perdu entre deux époques, et incapable de trancher entre la tristesse d’un accident qu’on veut nous suggérer et la tristesse d’une époque lointaine dont les protagonistes ne sont probablement plus des nôtres.

On s’envole également à la fin de Travel. Après un voyage façon Narnia (pardon pour cette référence…) dans un bosquet d’arbres en pleine campagne. Entraînés par une musique hypnotisante, nous pénétrons dans cet îlot de verdure pour y découvrir un monde parallèle, une rivière et des lueurs féeriques, une nature étrange et luxuriante, que pas un souffle ne semble perturber. Et si rien ne bouge à part l’eau, c’est parce que tout ici a été créé à partir d’images de synthèse, sans photosynthèse, donc. Une nature idéale, parenthèse enchantée, cocon de chlorophylle dont on s’extrait tel un oiseau, désorienté, et plus très certain d’avoir vu ce qu’on a vu. Une nature rêvée, un paradis artificiel, un souvenir de plénitude qui aurait oublié la trivialité du décor et de l’existence.

Travel, travail préparatoire

Travel, travail préparatoire

Dans Riverside, (2009, vidéo de 2 X 25 mn) et dans August 4th, 2003, 16.26h, l’Auvergne est à l’honneur. Au-delà de la satisfaction chauvine de voir ma région prise comme théâtre d’éternité par David Claerbout, on y retrouve également cette sensation de souvenir confus, d’avoir été là sans y être, d’avoir perdu la clé de compréhension d’une histoire qui semble pourtant limpide. Riverside est un dispositif frustrant : deux vidéos pour deux points de vue simultanés… ou presque, diffusées en même temps, et des casques pour écouter ce qu’il se passe d’un côté où de l’autre, mais sans jamais pouvoir écouter ce qu’il se passe des deux côtés à la fois. Mémoire sélective, élaboration d’un scénario qui nous semble évident mais finalement pas tant que ça, lorsqu’on interroge les autres visiteurs. Se souvenir c’est interpréter. Et interpréter c’est adopter un point de vue, unique,

claerbout_riverside

August 4th

August 4th

Mist over a landscape (2002) et Bordeaux Piece (2004, 13h43) sont deux oeuvres qui s’admirent de l’extérieur du FRAC. Dehors. Dans la rue. La première est aveuglante, avec un projecteur qu’il faut dompter pour tenter d’apercevoir enfin l’oeuvre. La deuxième est une succession du même plan, joué 70 fois, à 70 moments différents de la journée. Exceptionnellement le FRAC ne baisse pas son rideau entre 7h30 et 21h, pour que les passants puissent en attraper quelques instants. Ce qui laisse pas mal de marge, vous en conviendrez, pour aller passer un peu de temps, plus de dix secondes, avec David Claerbout, dont l’étrangeté autant que la perturbante familiarité ne peuvent laisser indifférent.

Bordeaux piece, à la nuit tombée

Bordeaux piece, à la nuit tombée

Je crois que je m’en souviendrai.

Merci au FRAC Auvergne pour cette belle exposition et à Mathieu Sourdeix pour ces ateliers passionnants. Les derniers ateliers sur le thème de cette expo sont en cours. D’autres suivront et j’espère qu’ils seront nombreux car c’est une ouverture indispensable sur des thèmes à propos desquels on a tous quelque chose à dire, et qui permettent d’envisager les oeuvres sous un angle approfondi. Rassurez-vous, il n’y a pas de mauvaises réponses, il n’y en a que des « intéressantes » d’après Mathieu Sourdeix qui porte haut le débat sans laisser personne sur le carreau. Vous pouvez retrouver ses conseils de lecture en rapport avec le thème du temps sur son blog http://lesautresphilosophes.blogspot.fr/2014/11/au-frac-auvergne.html

 

David Claerbout

FRAC Auvergne

Jusqu’au 10 mai 2015

Angel, l'ange immobile qui respire si l'on y prête attention

Angel, l’ange immobile qui respire si l’on y prête attention

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