Comme elle l’imagine

commellelimagineL’amour 2.0 passe sur le grill de la littérature, grâce à l’analyse de Stéphanie Dupays qui nous tend un miroir particulièrement peu flatteur.

C’est après avoir lu une chronique sur France Inter (celle-ci) que je me suis risquée, disons-le, à lire ce roman. Pourquoi “risquée” ? Parce que compte tenu du sujet, du titre et de la photo de la jaquette digne d’un opus dégoulinant de la série Harlequin (je parle sans savoir, j’avoue, n’ayant jamais lu de Harlequin), j’avais peur que ce roman soit inepte et cucul la praline (malgré la caution France Inter, si tant est que ce soit une caution). Or, j’ai bien aimé. J’ai même été agréablement surprise.

Laure approche de la quarantaine, elle est universitaire et célibataire depuis sa rupture il y a un an d’avec un homme dont elle a partagé la vie pendant dix ans. Malgré une existence bien remplie et épanouissante, elle aimerait faire une place à un homme mais à son âge, difficile d’en dégoter un. Nouvellement inscrite sur Facebook, elle y partage ses pensées inspirées de ses lectures et se crée une petite communauté d’”amis” érudits. Dont Vincent, réalisateur de documentaires, qu’elle ne connaît pas “en vrai”. De fil en aiguille, ils passent des commentaires publics aux messages privés, puis s’installe une relation qui est en une sans en être une. Vont-ils finir par se rencontrer ?

Alors bien sûr, le fil rouge c’est l’histoire de Laure et Vincent, ses débuts, ses évolutions, ses rebondissements. Mais Stéphanie Dupays veut nous emmener ailleurs, plus loin, et nous oblige à faire quelques pas de côté pour sortir d’un habitus bien rôdé qui est manifestement le même pour quiconque possède un compte Facebook. L’acuité avec laquelle elle a décortiqué les ressorts psychologiques qui résultent de ces conversations virtuelles est saisissante : l’attente, les “punitions” consistant à faire mariner l’interlocuteur ou répondre par de laconiques “OK” ou “oui”, les hypothèses douteuses sur pourquoi l’autre ne répond pas alors qu’il y a un point vert à côté de son nom… Il y aussi le passage obligé qui consiste à remonter le fil chronologique du journal de la personne : éplucher les photos, les commentaires, faire des déductions sur les événements sous-jacents, enquêter discrètement pour tenter de connaître la vie intime de la personne sans avoir à poser de question. Bref, si vous croyiez être le/la seul.e à vivre ça, ce roman va vous ouvrir les yeux. Et vous coller une baffe au passage.

Au-delà des outils numériques conversationnels, Stéphanie Dupays creuse aussi la nature des relations sentimentales dans une partie de la population qui cherche l’épanouissement ailleurs que dans une construction domestique classique, à savoir dans des interactions plus affinitaires qui permettent de se rassurer sur la “valeur” d’une relation (et par extension, d’une personne). 

Le personnage qui revient de manière récurrente dans ce roman c’est la culture, qu’elle soit littéraire ou cinématographique. Laure est spécialiste de… Flaubert. On ne peut évidemment pas croire que ce soit une coïncidence, Laure est donc une sorte de Madame Bovary 2.0, qui rêve à l’amant idéal bourré de qualités et de vertus, mais qui n’est pas totalement aveugle non plus (mais un peu quand même, si elle avait bien voulu lire correctement certaines phrases envoyées par Vincent). Laure est quand même un peu plus futée que cette pauvre Emma. Avec Vincent, ils échangent de nombreuses références culturelles : Rohmer, Gary, Proust… et les citations nous donnent non seulement envie de lire ou relire (ou voir ou revoir) ces auteurs, mais aussi nous font comprendre que finalement, plus ça change, plus c’est pareil. L’attente de l’être aimé, les relations épistolaires, la jalousie dévorante… on comprend vite que les réseaux sociaux sont un outil parmi tant d’autres et que les ressorts psychologiques sont les mêmes partout et chez tout le monde.

En tant que “spécialiste” non pas de Flaubert (même si j’ai toujours adoré Madame Bovary) mais des réseaux sociaux, je trouve ce type d’approche romanesque très intéressante car elle illustre parfaitement les enjeux des plateformes d’échange. La notion de bulle de filtre est ici parfaitement décrite (sans être nommée). Laure et Vincent s’intéressent aux mêmes choses, partagent les mêmes références culturelles, et s’ils se sont rencontrés, cela n’a finalement pas grand chose à voir avec le hasard. Pour autant, ce n’est pas la garantie qu’ils soient faits l’un pour l’autre. Ces outils peuvent vite devenir le confortable terrain de chasse de petit.es malin.es qui excellent dans l’art de la manipulation. Facebook vient d’annoncer qu’il va prochainement lancer une nouvelle fonctionnalité : Facebook dating, qui permettra de faire des rencontres via le réseau (qui n’est à la base pas prévu pour ça), à partir des centres d’intérêt communs (et comme Facebook sait tout de nous… il va y avoir beaucoup de Laure & Vincent ). Ça n’a rien de révolutionnaire, c’est juste pour concurrencer les gros opérateurs du marché de la rencontre (Tinder, Meetic et consorts), mais ça dénote une évolution des mœurs inéluctable. On veut tout savoir avant de se rencontrer IRL : méfiance, protection et ghosting si besoin. 

Bref, je recommande la lecture de ce roman, à la fois léger et intelligent et totalement dans l’air du temps.

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“Vous aussi, vous avez attendu longtemps que votre vie commence ?”

*

“En plein milieu d’une conversation, Vincent avait cessé de répondre. Cette manie agaçait Laure. Il était en ligne comme l’attestait le point vert scintillant à côté de son nom sur la messagerie. S’il répondait à d’autres correspondants, était-ce parce que ceux-ci étaient plus importants qu’elle ou bien prenait-il, avec elle, davantage de temps pour soigner sa réponse ? Swann serait devenu fou sur Messenger. Lui qui interprétait le moindre signe, qui trouvait dans chaque geste ou chaque mot de quoi nourrir sa jalousie, aurait trouvé un réservoir inépuisable de souffrance.”

*

“Les deux amies se penchèrent sur l’interprétation du texto comme s’il s’agissait d’un télégramme diplomatique pendant la guerre froide où la moindre virgule mal placée pouvait entraîner l’escalade de la violence.”

(Ré)écouter ma chronique sur France Bleu Pays d’Auvergne (clic sur l’image)

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