La télévision

télévision.jpgLa probabilité que je termine ce roman de Jean-Philippe Toussaint le jour de la Toussaint ? Je jure que je ne l’ai pas fait exprès. Aucune préméditation. Bref. N’ayant jamais lu de roman de cet auteur, je ne savais pas à quoi m’attendre. Un énième essai sur la petite lucarne ? Comme j’en ai déjà lus par le passé ? Je vous invite à relire cet article publié en 2013 (initialement en 2009, ça me rajeunit pas), où j’évoquais deux livres qui parlent de la télévision, de Chloé Delaume et Pierre Bourdieu. Bon et bien ça n’a rien à voir avec le roman de Jean-Philippe Toussaint. 

Le narrateur n’a pas encore 40 ans et habite à Berlin, où il doit rédiger un essai sur Titien Vecellio, le peintre vénitien, pour lequel il a reçu une bourse. C’est l’été et sa compagne, enceinte et accompagnée de leur fils, est partie en vacances, laissant seul le narrateur à son travail. Enfin… travail… faut le dire vite ! Il a passé son mois de juillet à regarder le Tour de France à la télé et c’est une fois celui-ci terminé qu’il a décidé de ne plus l’allumer, la télé. C’est alors qu’il consacre son temps à d’autres activités, comme la natation, le naturisme, les discussions avec des connaissances croisées ici et là dans Berlin… Et Titien alors ? Il faut avouer que la rédaction du texte n’avance guère, le narrateur prenant pour prétexte de réfléchir lorsqu’il s’en va prendre l’air. Les micro-événements s’enchaînent, avec notamment la mémorable visite aux voisins du dessus dont il devait arroser les plantes en leur absence, offrant de nombreux sujets de réflexion (sauf Titien) au narrateur. 

Avec ce préalable au roman, qui consiste à prendre la décision de ne plus regarder la télévision, ainsi qu’à travers tous les petits événements vécus par le narrateur, Jean-Philippe Toussaint, nous amène vers des considérations particulièrement intéressantes sur le processus créatif. Si le mot n’est jamais – il me semble – écrit, la procrastination tient ici le rôle principal de l’intrigue et nous démontre à quel point elle peut déclencher une cascade de prises de décision et d’occupation du temps. Paradoxe que tous les procrastinateurs, dont je suis, connaissent bien. Une tâche ingrate ou fastidieuse à accomplir ? OK, trouvons d’autres trucs à faire, le ménage pouvant même parfois être une option tout à fait acceptable, afin de pouvoir s’auto-convaincre qu’on n’a pas trouvé le temps d’exécuter la fameuse tâche. La télévision est une excuse parmi tant d’autres, mais plus difficilement admise car son principe même est la passivité totale et l’abrutissement, alors autant la bannir pour être crédible. Le narrateur va toutefois démontrer que le sevrage de la télé n’est pas si facile, en s’accordant quelques séances dans d’autres lieux que son propre salon (notamment chez ses voisins, au lieu d’arroser les plantes. Titien et les plantes vertes : même procrastination). Si le texte de Jean-Philippe Toussaint ne ressemble pas à celui de Chloé Delaume ou de Pierre Bourdieu, il nous livre toutefois quelques réflexions bien senties sur cet objet de dépendance qu’est la télévision. Ce roman, sorti en 1997, n’évoque évidemment pas le vaste piège à attention qu’est Internet mais on peut imaginer qu’il en serait de même. 

Ce récit, outre ses réflexions brillantes, nous offre des moments de savoureuse rigolade, portés par un humour absurde, pince-sans-rire, un peu British dans cette nonchalance affichée en permanence par le narrateur. L’écriture est à la fois très élégante et très accessible et m’a bien évidemment donné envie de lire d’autres romans de Jean-Philippe Toussaint. 

(notez que moi-même j’ai décidé de ne plus regarder la télévision depuis le mois de juillet, coïncidence étrange avec ce roman. C’est, entre autres, la raison pour laquelle il y a beaucoup plus d’articles sur ce blog depuis ;))

“[…] les chances que l’on a de mener un projet à bien sont inversement proportionnelles au temps que l’on a consacré à en parler au préalable. Pour la simple raison, me semblait-il, que, si l’on a déjà joui tout son soûl des jouissances potentielles d’un projet aux étapes précédant sa réalisation, il ne reste plus, au moment de le mettre en oeuvre, que la douleur inhérente à la création, le fardeau, le labeur.”

“Ainsi notre esprit, comme anesthésié d’être aussi peu stimulé en même temps qu’autant sollicité, demeure-t-il essentiellement passif en face de la télévision. De plus en plus indifférent aux images qu’il reçoit, il finit d’ailleurs par ne plus réagir du tout lorsque de nouveaux signaux lui sont proposés, et, quand bien même réagirait-il encore, il se laisserait de nouveau abuser par la télévision, car, non seulement la télévision est fluide, qui ne laisse pas le temps à la réflexion de s’épanouir du fait de sa permanente fuite en avant, mais elle est également étanche, en cela qu’elle interdit tout échange de richesse entre notre esprit et ses matières.”

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