Rue des Boutiques Obscures

modiano2Ce roman de Patrick Modiano a reçu le prix Goncourt en 1978. 

Ce qui pourrait au premier abord faire penser à un polar s’avère être une enquête intime et douloureuse, dont la trame s’épaissit page après page. Nous sommes en 1965, et notre narrateur, répondant au nom de Guy Roland, vient de dire au revoir à son collègue Hutte, qui prend sa retraite de détective privé. Guy Roland n’est pas le vrai nom du narrateur. En fait, il n’a aucune idée de qui il est. Il a perdu la mémoire il y a plus de dix ans, dans des circonstances qui restent à éclaircir, et qu’il compte bien éclaircir. Le départ de Hutte et la fermeture de l’agence va lui permettre de consacrer du temps à cette quête d’identité. 

De Sonachitzé à Oleg de Wrédé, en passant par Gay Orlow et Freddie Howard de Luz, les noms improbables se succèdent, livrant petit à petit leurs souvenirs pâles, faits d’approximation et de non-dits. Car l’enquête de “Guy” le conduit tout droit aux premières années de la Seconde Guerre Mondiale. Difficile sans la déflorer d’en dire plus sur l’intrigue de ce roman complexe, où la mémoire avide du narrateur se nourrit des bribes de souvenirs amers que d’autres ont peine à lui livrer. L’amnésie subie se heurte à l’amnésie volontaire, celui qui veut savoir asticote ceux qui voudraient oublier, qui sont passés à autre chose, qui considèrent cette parenthèse de l’histoire comme un trou noir temporel dans lequel il ne vaut mieux pas se replonger. Guy suit-il le fil de sa propre vie ou s’est-il fourvoyé dans le costume d’un autre ? Le doute ne le quitte guère. Et ces personnes qui ne le reconnaissent pas. Ou qu’il ne reconnaît pas. Qui a perdu la mémoire, ici ? 

J’ai aimé suivre le fil de cette mémoire presque retrouvée, fil fragile dont le bout s’évanouit dans le brouillard à la fin du roman, nous laissant avec nos incertitudes, avec la même envie désespérée que Guy de pouvoir mettre un nom définitif sur son visage, de pouvoir reconstruire un tableau familial, amical, social, quelles qu’en soient les conséquences et les épreuves douloureuses oubliées. Je me suis surprise à la fin du roman à chercher sur internet s’il y avait une suite, un nouveau volume de la quête de Guy Roland, qui nous emmènerait ailleurs, comme la fin de la Rue des Boutiques Obscures nous en fait la promesse. Mais non (on n’est pas sur Netflix, c’est le Goncourt 1978 (meilleure année)). C’est à la fois un supplice et un coup de génie, inoculant au lecteur cette obsession de la quête d’identité, instaurant un troublant parallèle entre mémoire individuelle et mémoire collective. 

“Je crois qu’on entend encore dans les entrées d’immeubles l’écho des pas de ceux qui avaient l’habitude de les traverser et qui, depuis, ont disparu. Quelque chose continue de vibrer après leur passage, des ondes de plus en plus faibles, mais que l’on capte si l’on est attentif. Au fond, je n’avais peut-être jamais été ce […], je n’étais rien, mais des ondes me traversaient, tantôt lointaines, tantôt plus fortes et tous ces échos épars qui flottaient dans l’air se cristallisaient et c’était moi. »

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