Le voyage, c’est quoi en fait ?

Le Rendez-vous du carnet de voyage de Clermont-Ferrand, c’est bien sûr s’émerveiller et rêver devant les superbes carnets colorés présentés par les artistes, mais c’est aussi échanger, s’interroger, débattre sur le sujet du voyage qui prend depuis quelques années une tournure moins réjouissante : écologie, over-tourisme, réseaux sociaux… nos comportements individuels s’inscrivent dans une grande mouvance internationale dont les effets peuvent parfois, et même souvent, s’avérer destructeurs.

J’ai eu le plaisir d’assister à deux conférences, très différentes de par le profil des intervenants et les sujets abordés, mais qui s’inscrivent dans cette réflexion globale que chacun d’entre nous se doit d’avoir. Une table ronde s’intéressait au voyage 2.0 en compagnie de l’agence Chamina Voyages (avec Audrey, responsable communication), d’Uncle Bens, influenceur, de Simon, carnettiste “à l’ancienne” et de Quentin Jaud. Quant au grand débat réunissant Jean-Christophe Rufin (écrivain, académicien, ancien diplomate et médecin), Lionel Habasque (PDG de Voyageurs du Monde (et de Chamina Voyages qui en fait désormais partie)), et Nedim Gürsel (auteur turc vivant en France), il a porté sur une vision assez large du “voyager autrement”. 

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Notez que cet article s’inspire de ces deux conférences mais contient essentiellement des réflexions personnelles nourries par des mois de veille dans le cadre de mon travail, ces problématiques étant au cœur de nos nouvelles préoccupations. 

Le voyage, définition subjective

Le premier malentendu porte sur la notion même de voyage. Le choc des cultures le plus fort étant entre Simon, dessinateur déconnecté et Uncle Bens, instagrammeur influenceur invité aux quatre coins du monde. Vacances ou voyage ? Touriste ou voyageur ? Il y a autant de définitions que d’individus mais ce qui ressort ces derniers temps, c’est que personne n’a envie d’endosser le rôle de touriste. Parmi les innombrables influenceurs voyage, point de touriste assumé, de prolo en goguette, tous collent “voyageur/euse” ou “travel addict” dans leur bio Insta mais peut-on raisonnablement être un “bon” voyageur lorsqu’on voyage compulsivement et qu’on espère pouvoir, d’une, faire du like sur les réseaux avec des photos que tout le monde fait, et de deux, se faire offrir des séjours bien proprets bien cadrés par des organismes de tourisme ou agences de voyage en rêvant de pouvoir en faire un métier ? Rien n’est moins sûr. D’autant que la tendance montante est à la frugalité, à la réduction des déplacements d’agrément, au slow tourisme, certains pays nordiques ayant même commencé à développer un sentiment collectif de honte de prendre l’avion (“flygskam”). Simon le dessinateur admet avoir limité ses voyages en avion à un seul par an (au lieu de 5 auparavant en moyenne). Uncle Bens affirme refuser des voyages de trois ou quatre jours afin de privilégier les expériences plus longues (donc plus “rentables” d’un point de vue carbone ? Mmhh… raisonnement bancal). Mais faut-il pour autant renoncer à tout voyage lointain, se priver de dépaysement culturel et géographique total ? A moins d’être rentier et d’avoir des semaines entières devant soi pour prendre le train, le bus, le bateau, le vélo ou que sais-je encore, difficile de se passer de l’avion pour changer de continent. J’avoue être partagée sur ce point, entre la nécessité de freiner cette consommation égoïste et  indécente qui consume la planète, et la nécessité de faire se mélanger les peuples et les cultures. En revanche ce qui m’agace ce sont les personnes qui se récrient au nom de la liberté individuelle en affirmant “ça va, j’ai bien le droit d’aller où je veux, on n’a qu’une vie”, un peu comme ces personnes qui sortent des sentiers de randonnée en estimant n’avoir aucun impact sur la nature mais sans penser aux milliers d’autres qui vont faire de même et dont la somme sera irrémédiablement destructrice pour un écosystème. L’écologie OK mais la liberté individuelle au nom du plaisir individuel d’abord, semble-t-il. C’est la somme de nos égos boursouflés qui nous mènera à notre perte. Bref.

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Le voyage en caisse à savon, le slow tourisme de demain ?

Moi je ne voyage pas. Je pars en vacances. Et pour moi ça n’a rien de péjoratif, bien au contraire. La “vacance” a été évoquée positivement par un spectateur de la conférence “Voyager autrement” et je trouve ce concept sous-coté (comme on dit sur Twitter). Voyager c’est synonyme pour moi d’aventure, d’imprévu, d’absence de planification, bref, disons-le franchement, de chienlit. Les gens qui “voyagent” en suivant pas à pas les recommandations d’un guide touristique qu’il soit Vert, Futé ou Lonely sont à mes yeux de jolis escrocs (je vais me faire plein d’amis là). C’est exactement la même logique qu’un retraité qui commande une brochure à un office de tourisme auvergnat, c’est l’échelle et le prestige prétendu de la destination qui change, voilà tout (et j’ai rien contre les retraités qui partent en Auvergne, c’est rien de le dire). Moi je pars en VACANCES. Mon expression favorite désormais étant “je veux poser mon cerveau dans la boîte à gants et ne plus y toucher pendant une semaine”. Ne dépendre que des autres, ne plus avoir à prendre de décision autre que “j’ai le temps d’aller à la piscine avant de dîner ou pas ?” (et c’est déjà un effort conséquent), ne plus avoir à prévoir mes repas, mon emploi du temps, bref, me laisser porter par des personnes compétentes et bienveillantes à qui j’offre toute ma confiance (et un peu d’argent). Du coup je pars en séjour accompagné et pension complète et ça me va très bien, j’en reviens repulpée d’une énergie nouvelle. J’ai assez du reste de l’année à devoir penser à tout, chez moi et au boulot. Comme le soulignait Jean-Christophe Rufin, l’aventure c’est juste une question de regard qu’on porte sur une expérience. Elle peut être au bout de la rue et c’est ainsi que se développent (un peu tous azimuts) les micro-aventures proposées par les organismes de tourisme ou agences de voyage, comme (attention c’est disruptif) aller dormir au sommet d’une montagne (certains appellent ça le bivouac depuis la nuit des temps mais ils se trompent, c’est une micro-aventure (vive le marketing)). Pour moi l’aventure c’est découvrir un paysage nouveau, quel qu’il soit, rencontrer des gens dans ce paysage qui savent distinguer les plantes comestibles, utiliser un anémomètre, faire du pain ou dessiner un immeuble sans se tromper dans les perspectives. Bref, tout ce que je ne sais pas faire donc le champ des possibles en termes d’aventures est infini. 

Voilà, difficile de définir clairement ce qu’est le voyage, dont les critères de distance, de durée, d’exotisme, de coût… varient d’un individu à un autre. Après il reste le voyage pas cher et pas fatigant, c’est celui qu’on fait sans sortir de chez soi, via la littérature ou les réseaux sociaux. 

“A partir du moment où on ouvre la fenêtre, on voit le proche et le lointain” J.C Rufin

Inspiration et partage

Avant de voyager, il faut choisir une destination. Sauf pour ceux qui partent pour un tour du monde, sans but, mais c’est rare. D’où vient le désir de voyager ? L’attrait pour une destination ? Pour Simon, l’inspiration est venue de Jules Verne. Pour Ben, c’est la télévision, et les influenceurs sur les réseaux sociaux. Rufin et Gürsel ont évoqué quelques écrivains comme Flaubert mais plus pour souligner un orientalisme daté. Il y a autant de sources d’inspiration que de personnes et je ne crois pas que certaines soient plus ou moins respectables que d’autres. Pour ma part, je suis bien incapable de dire d’où m’est venue cette envie d’aller à Belle-Ile en Mer l’été dernier : quand même pas Laurent Voulzy ? Si ça se trouve c’est lui et mon inconscient a fait le reste. En tout cas je ne regrette pas. Mes deux jours à Saugues en 2017 sur les traces de Robert Sabatier, dont j’ai adoré les romans, sont plus faciles à “tracer” (et à assumer). Bref, peu importe d’où nous vient le désir d’aller à tel ou tel endroit, l’essentiel étant d’y trouver, à défaut de ce qu’on est venu y chercher, le plaisir de la découverte et quelques surprises inattendues. 

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Sur place ou une fois rentré, faut-il absolument rendre compte de son voyage ? Séances diapo, carnet de voyage, album photo, réseaux sociaux… les possibilités sont multiples. On peut aussi ne rien faire. Je suis toujours surprise de voir ces gens qui, en voyage, ne prennent aucune photo. Je me souviens de ce couple au Japon qui ne prenait rien du tout et je me demande ce qu’il leur reste de ce voyage, en termes de souvenirs. Il a été prouvé que lorsqu’on prend beaucoup de photos d’un lieu ou d’un événement, la mémoire s’en trouve altérée, puisque le cerveau est concentré sur autre chose (le meilleur angle, les réglages…). Je veux bien entendre cet argument mais pour ma part, j’ai une mémoire catastrophique et si je ne prends pas de photos, le souvenir sera effacé au bout de quelques années mois. Est-ce que c’est grave d’oublier ? Est-ce que c’est pathétique et vain de vouloir se souvenir de tout ? Je n’ai pas la réponse mais moi j’aime conserver une trace, comme ce blog, tiens, où je tombe parfois sur un article que j’avais totalement oublié, un livre évaporé, un film zappé. Ça me rend dingue que des choses qui m’ont procuré une intense satisfaction disparaissent de mon cerveau aussi stupidement, qu’il n’en reste rien sauf à aller exhumer ces fameuses traces numériques bien fragiles. Simon le carnettiste voyage sans son téléphone portable, outil dont il ne s’est doté que très récemment d’ailleurs, afin de ne pas se laisser distraire de son expérience exotique. Quant à Ben l’influenceur, bien évidemment la photo et le partage quasi immédiat sur ses réseaux fait partie intégrante de sa façon de voyager. Il reconnaît toutefois garder quelques moments pour lui-même et ne pas tout dire. Mais c’est assez évident en fait. C’est la base du “story telling”, qui consiste à construire son récit avec les informations et les illustrations les plus pertinentes possibles pour séduire les spectateurs (et ne pas les saouler avec trop de trucs). Ceci étant dit, lorsqu’on envisage de partager son voyage sur les réseaux sociaux (ce qui est mon cas), cela influe nécessairement sur ce qu’on va faire et prendre en photo. Un monument sera pris au format paysage pour aller sur Twitter mais aussi en format vertical pour rentrer dans une story Instagram. Je me retrouve donc avec des tas de photos en double pour cette stupide raison. Je perds du temps, de l’espace de stockage, et peut-être que pendant que je “produisais du contenu” (horreur de cette expression qui envahit mon quotidien pro) je ratais un truc qui se passait dans mon dos. La balance est difficile à faire entre l’envie, le besoin de rapporter des traces du voyage et la nécessité de profiter de l’instant présent. Depuis l’année dernière j’ai entrepris de rapporter de mes vacances ce que j’appelle des enregistreurs d’émotions. J’ai commencé avec un joli caillou en forme d’œuf ramassé en bord de Loire, non loin des Estables. Durant une partie de la rando, j’ai serré fort ce caillou dans ma main en “enregistrant” plusieurs sensations : le parfum des genêts en fleur et des sapins, le chant du coucou, le bruit de l’eau qui coule, la chaleur du soleil sur ma peau. A Belle-Ile c’est la coquille d’un pouce-pied qui a enregistré le goût du crustacé inconnu de moi, sa texture étrange, l’amertume du vin blanc partagé dans un gobelet en plastique, les rires des camarades de rando lorsque l’eau de mer gicle en ouvrant le coquillage, la plage, l’océan, les baigneurs, le sourire hilare de Fred le guide et ses lunettes rondes. Je verrai avec le temps si ces objets transitionnels fonctionnent toujours malgré ma mémoire vacillante mais quand je les vois, je me rappelle au moins que j’ai passé de bonnes vacances et c’est finalement l’essentiel. 

Cette année, je pense qu’il n’y aura pas de vacances pour moi, au sens que je leur ai donné plus haut, l’essentiel de mes congés seront dédiés à la rédaction et l’illustration d’un livre. Un guide touristique. En papier. Je vais donc « voyager » aux quatre coins de l’Auvergne, à la recherche d’endroits insolites et méconnus, de personnalités étonnantes et passionnées, et je dois dire que l’excitation est au moins aussi forte que l’appréhension.

Débat Voyage 2.0 animé par Le Chantier, radio associative accompagnée par L’Onde Porteuse, organisme de formation aux métiers de la radio. 

Pour écouter l’émission en totalité, c’est par ici Le voyage 2.0

www.instagram.com/uncle_bens_

www.chamina-voyages.com

www.voyageursdumonde.fr 

www.academie-francaise.fr/les-immortels/jean-christophe-rufin

5 Comments

  1. C’était parfait.
    Je lis enfin ce qui tourne en rond ds ma petite cervelle depuis longtemps sur la notion de voyage, la question du tourisme, lair du temps sur le thene no avion yes futur, et LES VACANCES !!!alors MERCI MERCI MERCI

    1. @Isa : ah ben écoute merci toi ! En me relisant j’avais l’impression que ça partait dans tous les sens sans pour autant arriver à des conclusions précises mais si ça fait écho chez toi, tant mieux ! Vive les vacances ;)

    1. @Aurélie : Merci ! Je vais pas tarder à me manifester, je vais avoir besoin de conseils et suggestions de la part des professionnels du territoire ;) A très vite donc !

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