J’ai vu naître le monstre, Twitter va-t-il tuer la #démocratie ?

Début janvier 2015, l’horreur et la stupeur se sont abattues sur la France le jour de l’attaque de Charlie Hebdo, décimant une grande partie de la rédaction et par ailleurs Michel Renaud, président du Rendez-vous du carnet de voyage, présent de façon exceptionnelle dans les locaux ce jour-là. Comme beaucoup de gens, j’ai découvert l’info en consultant les réseaux sociaux et en particulier Twitter. Comme beaucoup de gens, je voulais savoir au plus vite l’évolution de la situation, le pourquoi, le comment. Comme beaucoup de gens, je switchais entre différentes sources d’infos afin de dénicher la plus fraîche, essentiellement sur Twitter. Après plusieurs ascenseurs émotionnels constitués d’infos erronées ensuite démenties, j’ai pris la décision de ne plus suivre qu’un seul média. Ça ne me ressemble pas, je suis toujours partie du principe qu’il était sain de croiser les sources et les points de vue, mais là… je me sentais débordée et inutilement. J’ai choisi de suivre la couverture de cet événement qui était proposée par Le Monde, qui me semblait être moins dans la course au scoop. C’est à ce moment que j’ai découvert Les Décodeurs, l’équipe du Monde chargée de “fact-checker” les sujets sensibles et polémiques propices à la déformation et désinformation, et donc Samuel Laurent, responsable de cette même équipe. Alors oui, souvent l’info était plus longue à arriver sur Le Monde mais au moins j’étais sûre qu’elle était passée par les nécessaires étapes de vérification.

J’ai continué à suivre leurs publications et j’ai renouvelé l’opération d’exclusivité de source d’information lors des attentats de novembre 2015. En 2019, j’ai franchi le pas de l’abonnement au Monde numérique. J’étais déjà abonnée depuis de nombreuses années à La Montagne. Et en 2020 je me suis abonnée au 1 hebdo et à Zadig (format papier, renouvelés en 2021). Pourquoi je vous raconte tout ça au lieu de parler du bouquin de Samuel Laurent ? Parce que tout est lié. L’avènement des réseaux sociaux, l’extraordinaire champ des possibles, l’exaltation, l’addiction, le prêt-à-penser, les petites phrases, les clashs, la course au plus rapide, les fake news… et l’info dans tout ça, le journalisme ? J’ai eu l’impression de divaguer en permanence dans l’à-peu-presque, dans les polémiques, et j’ai ressenti la nécessité de revenir à du temps long, à la réflexion, à l’écriture débarrassée du SEO et à la lecture épurée des notifications tentatrices. Mon expérience n’a certes rien à voir avec celle de Samuel Laurent mais le constat est évidemment le même : sur les réseaux sociaux, où est le débat, la réflexion, le recul, le respect? 

Dans ce livre, Samuel Laurent revient sur une période d’environ 10 ans, au cours de laquelle Twitter était au cœur de son quotidien, y compris sous la douche. Sa formation de journaliste l’a fait s’intéresser avant beaucoup d’autres aux nouveaux médias, et c’est tout naturellement qu’il a investi Twitter à sa sortie, un nouvel outil qui semblait plein de promesses. Il revient bien sûr sur la naissance des Décodeurs,  il revient aussi sur ce 7 janvier 2015, la ligue du LOL, sur la campagne présidentielle de 2012, celle qui a vu un glissement du débat politique vers ce réseau, désormais le royaume des petites phrases et des polémiques auxquelles tout le monde peut participer, l’espace d’expression où il est possible d’interpeller n’importe qui, pour lui dire n’importe quoi et en particulier des horreurs. Twitter devient un défouloir, un tribunal, un porte-voix pour des opinions ou des faits divers (vrais ou faux) qui y prennent des proportions insensées. L’indignation est le carburant des conversations, pour le meilleur et pour le pire. Car tout n’est pas à jeter évidemment. Mais ce qu’on retient c’est surtout l’abject. Samuel Laurent a fini par jeter l’éponge en 2019, après des campagnes de harcèlement le visant, lui et sa famille. Lui qui s’est toujours accroché aux faits, à la réflexion, à l’explication, qui s’est vu reprocher d’appartenir à tous les bords politiques selon le sujet de ses articles, a dû battre en retraite face à la horde de trolls qui n’étaient pas là pour débattre mais pour l’abattre. Ce livre n’apporte pas de réponse définitive à la question du titre. Certes le débat public s’est ouvert à tout un chacun mais dans une société qui ne semble trouver de plaisir à débattre que dans l’indignation et l’invective… on voit mal ce qui pourrait en sortir de positif. 

Samuel Laurent évoque brièvement Facebook, là où le mouvement des Gilets Jaunes a vu le jour et qui est passé à ses débuts sous les radars des journalistes, moins présents sur ce réseau. Ce sont deux univers très différents. Pour ma part, si j’arrive encore à supporter Twitter (en activant le fil chronologique, en ne suivant pas (trop) de comptes toxiques, en évitant de donner mon avis sur des sujets sensibles, en suivant des comptes qui me font, encore, sincèrement rire…), j’ai de plus en plus de mal avec Facebook, où je vois défiler pas mal de conneries, et où surtout, je ne supporte plus le système des “réactions”. Les “haha” sur les posts d’information traitant du Covid annonçant des morts ou réanimations (ou tout autre sujet Covid, d’ailleurs) me font vriller. J’en suis venue à scroller rapidement pour ne pas voir les réactions. Et puis des fois j’ouvre les commentaires, “pour voir”, j’ai envie d’insulter tout le monde et la vérité c’est qu’il est difficile de résister à cette tentation (je me contente de vriller et de faire grimper ma tension artérielle). C’est la maladie des réseaux sociaux. Vouloir défendre son point de vue parce qu’on a forcément raison, s’indigner de la bêtise des gens, leur intimer l’ordre d’aller lire le putain d’article avant de commenter, espérer les remettre à leur place avec les bons arguments… peine perdue. Chacun s’écoute parler, jetant de l’huile sur le feu, l’agressivité a même contaminé des sujets relativement épargnés avant la crise sanitaire. Maintenant les gens se lâchent, quel que soit le sujet. Parfois il faut bien répondre, peser les mots, ravaler sa colère. Des fois il faut masquer, bannir, supprimer. Parce que c’est mon métier. 

Je ne sais pas si la lecture de ce livre est à recommander à quelqu’un qui n’est pas sur Twitter. Souvent les personnes qui n’y sont pas disent “j’ai essayé, j’ai rien compris, j’ai laissé tomber” donc le parcours de Samuel Laurent risque de leur paraître délirant. C’est un petit monde à part, qui n’est pas la vraie vie, j’en suis bien consciente. Pourtant, tout y est exacerbé, amplifié et ce qui s’y échange en dit beaucoup sur la société, la politique et les rapports de force, dangereux, qui s’y jouent. Donc oui, lisez, c’est passionnant à plus d’un titre. 

(et je vous conseille de lire The Game d’Alessandro Baricco, tout aussi indispensable https://magicorangeplasticbird.com/2019/12/22/the-game/)

“Twitter est le crack des gens qui ont des choses à dire, des opinions à tweeter et retweeter, des commentaires de commentaires à liker, des perles à enfiler en threads. Et qui participent, chacun à leur niveau, à ce grand jeu de l’emballement et de l’indignation généralisée. Qui parmi eux mesure pleinement à quel point la grammaire même du réseau social, sa logique de clashs, de camps, d’opposition systématique, de dictature de l’émotion, en vient à modeler le débat public?”

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