En souvenir d’André

J’ai compris pourquoi je ne supportais pas ces sales bouquins de développement personnel. Ça s’adresse à tout le monde et à personne à la fois. C’est mal écrit, c’est sans émotion. Du prêt-à-penser pour ceux qui s’achètent un bouquin une fois dans l’année quand ils ont un pet de travers.

Bien. Ça, c’est dit.

En souvenir d'André - Martin WincklerCe n’est pas le cas des romans, qui quand ils sont écrits avec intelligence, style et sensibilité, peuvent provoquer d’intenses réflexions et remises en question. Comme ça, l’air de rien.

Martin Winckler, c’est l’auteur de La maladie de Sachs et des Trois Médecins, que j’ai adorés (surtout le premier, ainsi que son adaptation cinématographique merveilleusement bien réussie). C’est aussi l’auteur de Un pour deux, roman-polar qui m’a ennuyée et dont je me suis demandée si c’était bien du même bonhomme tant j’ai trouvé le fond et la forme pesants. Bon, ça arrive, et je me le tiens pour dit, je me contenterai désormais de ses romans « médicaux ».

En souvenir d’André s’attaque à un sujet hautement périlleux, à savoir l’assistance aux malades en fin de vie, aux soins palliatifs et, le cas échéant, à l’assistance au suicide. C’est bien entendu un roman. Mais là où La maladie de Sachs laissait peu de doute sur l’utilisation du vécu personnel de l’auteur, En souvenir d’André laisse évidemment perplexe. L’histoire nous propulse à une époque où manifestement des lois ont été votées pour permettre ce qui est aujourd’hui encore totalement interdit. Le docteur Emmanuel Zachs (tiens tiens) raconte sa carrière dans la clandestinité de cette assistance que tout le monde souhaite pour soi-même mais que personne ne veut prendre la responsabilité de légiférer. Un peu par hasard, un confrère en fin de vie, André, lui demande un « service ». Et quelques jours après, les appels commencent à arriver. « En souvenir d’André »…comme un sésame. Emmanuel se rend au chevet de ces personnes désespérées, apaise leur douleur, recueille leurs confessions, qu’il note soigneusement sur des carnets une fois rentré chez lui, pour soulager sa mémoire et son cœur. Des fois, ça suffit. Quelques antalgiques, une oreille attentive et le patient reprend pied dans son existence. Des fois, la demande va plus loin…

Ce roman nous plonge dans les contradictions d’un système. Les médecins qui se refusent à ôter la vie, sauf quand ça libère un lit dans un service surchargé (est-ce que ça arrive vraiment ?), ceux qui se foutent de la souffrance, ceux qui, pour soigner, vont jusqu’à la maltraitance du patient, ceux qui prescrivent toutes sortes de drogues inutiles alors que d’autres, maniées avec mesure et dextérité, et parfois illégales, font des miracles…

Martin Winckler exprime, au travers de plusieurs expériences de vie, ce qui doit être au cœur des débats sur les soins palliatifs et l’aide à mourir (je ne crois pas avoir vu une seule fois le mot euthanasie dans ce roman et c’est tant mieux (mais peut-être que je me trompe (je ne vais pas tout relire pour vérifier))), à savoir la parole du malade. Écouter sa souffrance, physique et mentale et l’accepter sans juger. Atténuer la première pour arriver à soulager la deuxième, et s’en donner les moyens.

Ce roman n’explore cependant pas tous les cas de figures pouvant être concernés par l’assistance à mourir. Mais il y a déjà là matière à réfléchir sérieusement. Dans Les Trois médecins, Winckler évoquait ce qu’étaient les avortements clandestins avant la légalisation, le combat de poignées de soignants qui étaient prêts à risquer leur carrière et même leur vie pour faire ce qu’il leur semblait être juste. En souvenir d’André donne une vague idée de ce que le combat pour le droit de mourir dans la dignité doit être dans la réalité. Est-ce que le cas du docteur Emmanuel Zachs n’est que pure fiction ? Certains médecins ont fait la une des médias dans des cas similaires. Sont-ils nombreux ? Les langues se délieront-elles lorsque, enfin, des lois permettront à chacun de décider de ce qui est bon ou mauvais ?

Martin Winckler pose des questions autant qu’il en apporte, pour qui veut bien regarder le sujet en face. Il le fait avec cette lucidité et cette sensibilité qui m’avaient tant touchée dans la Maladie de Sachs, avec, en filigrane, un tableau peu reluisant de notre système de santé où fric et rentabilité ont pris le dessus sur l’essentiel.

Extraits :

« Parfois, la douleur n’habite ni le corps ni la pensée. Ce n’est plus exactement une douleur, mais le vide laissé par un morceau de soi arraché à l’emporte-pièce. Une absence insondable, impossible à combler. Un manque.

C’est ce qu’on ressent lorsqu’on passe toutes ses journées sans personne à qui parler, sans personne qui s’approche et se penche et met ses bras autour de vos épaules pendant que vous lisez assis dans le canapé, sans une main à effleurer lorsqu’elle ne fait que passer, sans un sourire à donner ou à saisir.

L’absence de l’autre est un enfer aussi.

Ce n’est ni la douleur, ni la dépression, ni la solitude.

C’est un sentiment plus pénible encore

Celui d’en avoir assez.

Être las d’être là. »

« Dès qu’un homme souffre moins, son angoisse diminue. Et, parce qu’il a moins peur, il souffre moins.

Je n’ai jamais eu peur de trop soulager. Quand la douleur est intolérable, personne ne doit la tolérer.

J’indiquais comment maintenir le même niveau de confort. J’anticipais le moment où la douleur réapparaîtrait, je laissais les substances et les prescriptions nécessaires, j’expliquais comment les adapter. Le plus souvent, on ne me rappelait pas.

Quand on n’a plus mal, on peut continuer à vivre. »

« D’autres médecins bien intentionnés ne demandaient pas l’avis des handicapés pour les stériliser. Ils ne demandaient pas l’avis des femmes pour leur retirer l’utérus ou les seins. Ils ne demandaient pas l’avis des hommes pour les amputer de leur pied ou de leur prostate. Ils ne demandaient pas l’avis des parents pour administrer du potassium aux grands prématurés qu’ils jugeaient irrécupérables. »

Un commentaire

  1. Pingback: Abraham et fils | The magic orange plastic bird said...

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