La petite femelle

Après l’extraordinaire Sulak, qui m’avait passionnée et tenue en haleine pendant des jours (voir mon article), j’ai retrouvé Philippe Jaenada avec joie et excitation pour une nouvelle biographie-enquête, un pavé et je dirais même plus, un pavé dans la mare.

Comme pour Sulak, je n’avais jamais entendu parler de Pauline Dubuisson. En effet, cette histoire date des années 1950 et je n’ai pas particulièrement d’appétence pour les faits divers… sauf quand c’est Philippe Jaenada qui les raconte !

pauline

Qui est Pauline Dubuisson ? Une jeune femme qui, à 25 ans, s’est retrouvée accusée du meurtre de son ex-petit ami. Un fait divers comme il en existe tristement des tas. Ce qui en fait un procès qui fera date, c’est la fièvre qui s’est emparée de l’opinion publique, des journalistes et… des avocats. Pauline est jeune, belle, intelligente, franche, libre de son corps… c’est déjà beaucoup trop pour les vieux barbons qui la chargeront. En plus, t’sais quoi ? Elle a couché avec les Allemands ! Aaah ! Nous y voilà ! En 1953, les cicatrices de la guerre et de l’Occupation sont encore vives et pulsatiles. Cette jeune femme, qui était une jeune adolescente au moment des galipettes (elle est née en 1927), va payer pour toutes les salopes qui se sont envoyé des Boches. Allez hop !

Philippe Jaenada s’est épris de Pauline. Oh, s’il ne fait aucun doute qu’elle a bien logé trois balles dans le corps du jeune et beau Félix Bailly, ses intentions et le déroulé exact des faits n’ont jamais été clairement établis. Même Pauline a fait état d’une amnésie quant à la façon dont le drame s’était noué. Alors Philippe Jaenada a cherché. Partout. Archives des tribunaux, des journaux, des prisons, correspondances personnelles, dépositions des témoins… Il a fouillé, gratté, recoupé, recollé les bouts de phrases pour nous livrer plus de 700 pages d’analyse aussi factuelle que… personnelle. Il a même reconstitué la scène de crime avec Anne-Catherine, sa femme. Car s’il veut comprendre, il veut aussi adoucir les angles d’une histoire qui a pris des proportions qu’elle n’aurait jamais dû prendre. Une femme amoureuse, déçue et dépressive qui tue son ancien amant avant de tenter de se suicider… au pire c’est un crime passionnel sordide. Mais non. La trame est trop belle, les protagonistes trop romantiques, l’histoire personnelle de Pauline trop croustillante pour que tout ça bascule dans un vulgaire meurtre passionnel. Brodons ! Vive le romanesque ! Tout au long de ces 700 pages, on s’offusque de concert avec Philippe Jaenada sur les transcriptions des dépositions, des témoignages et des plaidoiries. La moindre phrase, le moindre mot, la moindre virgule, la moindre seconde, le moindre souffle se transforment en projectiles destinés à cribler Pauline Dubuisson de tous les crimes, de tous les vices. Et ça fait froid dans le dos. Flanquée d’un avocat mollasson, elle n’a pas la force de lutter contre cette folle tempête, souvent mensongère, souvent hors sujet, qui s’abat sur sa tête. Entre l’accusation qui raconte n’importe quoi et se croit au théâtre, les journalistes qui retranscrivent ce qui leur paraît une juteuse promesse de bonnes pages pour leur lectorat, les témoins qui défilent même s’ils n’ont rien vu, rien entendu, rien su, ou qui viennent régler de vieux comptes avec Pauline… le dés sont jetés. Ce n’est pas un crime qu’on juge, mais une sorcière, froide, orgueilleuse et salope avec ça ! Mmmh ! Comme on ne les envoie plus au bûcher, les sorcières, ça ferait un bon film non ? Oui ! Pauline subira, en plus, la consternation de voir son histoire adaptée au cinéma par Henri-Georges Clouzot, avec Brigitte Bardot à l’affiche de La Vérité.

Philippe Jaenada a analysé chaque recoin de la vie de Pauline : sa naissance, son père autoritaire, sa mère transparente, ses premiers émois d’adolescente dans une ville en guerre, avec des Allemands, ses études de médecine, ses amours, son crime, son procès, ses suicides ratés, ses années de prison, sa tentative désespérée de retrouver une vie normale et… sa mort. Une vie de 36 années où rien n’aura été épargné à Pauline Dubuisson. Une vie gâchée par la guerre, par le rouleau compresseur de la justice, par la cruauté sans bornes de l’opinion publique.

Comme dans Sulak, Philippe Jaenada émaille La petite femelle de ces digressions personnelles dont il a le secret et qui me réjouissent tant (même si ça manque un peu de parenthèses dans les parenthèses). Il accumule aussi les histoires parallèles, les anecdotes, les faits insolites qui enrichissent l’histoire avec un contexte passionnant et savoureux. C’est une biographie, une enquête, oui, mais c’est aussi le ressenti profond d’un auteur qui s’est pris d’une tendresse particulière (pour ces filles qui n’ont pas d’manières, les hospitalières, les dociles, vous les app’lez les filles faciles (J.J Goldman)) pour une criminelle morte depuis 40 ans. Tout dans son analyse tente de trouver des circonstances atténuantes au geste dramatique, avéré, de Pauline. Et tout, aussi, souligne la folie qui s’empare parfois des hommes et de l’opinion publique, qui a besoin de têtes à brandir, de vices à châtier, de fautes à expier.

Si je dois retenir une leçon de ce roman-biographique, c’est ça. Cette faculté déconcertante avec laquelle on prouve n’importe quoi à base des petits événements de la vie, des mots griffonnés sur un cahier, des paroles échangées entre deux portes. Je suis sidérée par l’accumulation de témoignages, de phrases, de lettres qui résument la vie de Pauline Dubuisson. Un bouquet de fleurs offert par un Allemand dans un parc lorsqu’elle avait 14 ans, un soutien-gorge oublié sur une chaise, une serviette hygiénique dans une poubelle, des phrases prononcées, modifiées, transformées et consignées dans des dépositions officielles… Observer chacun de mes gestes quotidiens, relever chacune de mes phrases en pensant qu’un jour, peut-être, on s’en servira pour m’envoyer au cachot. Voilà qui donne le vertige. Et à l’époque de Pauline, pas de disques durs pleins de secrets, de sextos échangés, et de NSA qui enregistre tout. Oui, j’y reviens, à ce film consacré à Edward Snowden, Citizenfour. A tous ceux qui n’ont « rien à cacher », pensez de temps à autres à Pauline, à tous ces petits riens qui, entre des mains déchaînées, l’ont conduite à sa perte.

“Plus j’avance avec Pauline, plus je réalise que les moindres actes d’une vie, anodins ou pas sur le moment, sont épinglés sur nous comme des poids de plomb le jour où on déraille et où tous les regards se tournent vers nous” (p. 117)

Pour aller plus loin :

Article de Jean Cau (de 1991, Paris Match aurait pu mettre la date !), qui donne une idée assez nette de l’état d’esprit du procès, qui pue encore, près de 40 ans après, le lynchage répugnant, et que Jaenada a décortiqué furieusement pendant tout le roman.

Une interview radio de Philippe Jaenada

Un article de Jaenada décrivant sa nouvelle passion pour le romanquête

Vous pouvez aussi aller regarder ce qu’il raconte sur Facebook (qu’il a délaissé durant toute l’écriture du livre, pour mieux nous revenir ensuite)

Fan de Jaenada depuis Le Chameau sauvage, je m’ébaubis à chaque roman devant tant d’humour, d’acuité et de talent à sonder l’âme humaine.

La petite femelle est en lice pour le prix Renaudot (fin octobre).

7 Commentaires

  1. CM

    Pas sûr que ça soit du niveau du Chameau Sauvage (surtout si ça manque de parenthèses entre les parenthèses (ce qui fait principalement le charme de Jaenada (que j’aime beaucoup))).

  2. @CM : (tiens tu traînes encore par ici toi ? :)) Ben ça n’a rien à voir avec le Chameau, c’est un concept très différent mais que j’aime beaucoup aussi (Jaenada y met beaucoup de lui-même (anecdotes savoureuses et hilarantes (comme dans ses « vrais » romans))).

  3. CM

    Oui, ça m’arrive de traîner par là ! Faut qu’on se parle un jour, apparemment y’a pas mal de nouveau de ton côté…

    • @CM : c’est sûr, depuis le temps ! Si tout se passe bien je monte à Paris vers le 8/9 novembre, ça serait sympa de se capter (sinon, la porte de chez moi t’es toujours ouverte, j’ai quelques meubles à rafistoler :D)

  4. CM

    Ça marche, fais-moi signe quand tu montes à la capitale, je devrais être dans les parages !

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