John Muir

Depuis que j’ai lu Walden, de Thoreau, je nourris un intérêt grandissant pour ces penseurs de la nature dont il fait partie, avec John Muir. Ces deux personnages sont cependant assez différents dans leur philosophie et dans la manière dont ils ont mené leur vie mais on retrouve des points de convergence. Pour aborder John Muir, dont je ne connaissais que le vague rôle dans la création de parcs nationaux aux Etats-Unis, je me suis plongée dans deux livres.

  • Préserver les solitudes, qui est le premier chapitre du livre intitulé Our national parks, paru en 1901, et qui est commenté dans cette édition (PUF, 2020) par le philosophe Thierry Paquot.
  • J’aurais pu devenir millionnaire j’ai choisi d’être vagabond, une biographie signée Alexis Jenni, parue en 2020 chez Paulsen.

On retrouve dans l’introduction de Thierry Paquot et la biographie d’Alexis Jenni un grand nombre d’informations convergentes, évidemment, la vie de John Muir étant très bien documentée (par ses propres carnets de voyage notamment). Et la lecture de ces deux ouvrages en parallèle me paraît intéressante pour faire le lien entre le personnage et sa vision du monde. 

Ce qui m’a le plus surprise (attention spoiler), c’est l’enfance et les jeunes années de Muir. Né en Ecosse en 1848 dans une famille très pieuse et très travailleuse, puis parti aux Etats-Unis, en famille donc, à l’époque où tout était possible dans ce pays neuf, il a commencé par trimer à la ferme, sans véritable éducation si ce n’est par lui-même pour tout ce qui concernait autre chose que la religion, avant de se découvrir des talents d’inventeur (un mécanisme pour secouer le lit le matin notamment). Ce qui explique le titre de la biographie de Jenni : avec ses inventions géniales et sa capacité à créer et optimiser des outils de production, en pleine révolution industrielle, il aurait pu avoir une toute autre trajectoire. Mais le destin, qui ne l’entendait pas de cette oreille, lui a expédié un truc dans l’œil qui a failli le rendre aveugle, et le priver des beautés de la nature. C’est le début de sa carrière de vagabond naturaliste et le voilà donc parti sur les chemins, d’abord dans l’idée d’aller en Amérique du Sud mais les miasmes des marais de Floride vont à leur tour lui rappeler que nous ne sommes que peu de choses. Il s’en remet, repart vagabonder, pour finalement atteindre la Californie et là c’est l’épiphanie : la Sierra Nevada, Yosemite… le gigantisme et la beauté de la nature le saisissent. Ce sera d’une certaine façon son camp de base. De là, Muir va beaucoup lire, écrire aussi, pour des revues, et progressivement installer ses théories sur les vallées glaciaires auprès des scientifiques de l’époque, un peu perdus dans la chronologie de la Terre. Depuis sa cabane, il se balade, fait des relevés, rencontre Emerson, qui refuse d’aller dormir à la belle étoile avec lui (le naze), il écrit, se re-balade, et petit à petit, la silhouette barbue et maigrichonne de Muir commence à devenir célèbre, les gens le reconnaissent lorsqu’ils ont le privilège de croiser sa route. 

Je vous passe les voyages en Alaska, les randos dans la neige en bras de chemise, le mariage, le tour du monde… tout est passionnant à découvrir. L’histoire voudra retenir la venue de Theodore Roosevelt, qui a bien voulu aller camper, lui, ainsi que la création des protections fédérales de ces espaces naturels exceptionnels car si on avait laissé faire, il n’y aurait plus le moindre séquoia dans le secteur. 

La bio d’Alexis Jenni est vraiment très agréable à lire, c’est vivant, exalté et il faut reconnaître que la matière première est exceptionnelle. Quelle vie ! L’agrégé de sciences naturelles qu’est l’auteur se régale à décortiquer ce destin unique. Les commentaires de Thierry Paquot sur Préserver les solitudes (solitudes étant la traduction (impossible) trouvée au terme wilderness) apportent des nuances intéressantes au personnage, avec notamment cette vision très blanche, très masculine, très envahissante qu’était celle des intellectuels de l’époque. Il convient de garder à l’esprit que ces territoires sublimes étaient peuplés d’Amérindiens dont la sombre, abominable destinée fait relativiser l’émerveillement béat devant ces paysages considérés comme vierges par les observateurs fraîchement débarqués de l’époque. Faut-il tomber pour autant dans la “cancel culture” ? Je ne pense pas car la vision de Muir, sa poésie bienveillante, son engagement fervent et pacifique pour protéger les espaces naturels ont une résonance toute particulière de nos jours. Un peu comme Thoreau lorsqu’il dénonçait (bien avant Muir) la consommation de masse et celle de viande (comme Muir, qui évitait de tuer des animaux). Si Thoreau avait un petit (gros) côté misanthrope prônant la désobéissance civile, Muir est plus partageur, sociable, et avait déjà envisagé les espaces naturels dans leur dimension touristique et “bienfaisante” pour le corps et l’esprit des citadins éreintés. Quand on voit la tournure que prend le monde du tourisme depuis quelques années, on se dit qu’on n’a rien inventé et que Muir nous avait depuis longtemps indiqué la marche à suivre. Il est temps de lui prêter toute l’attention qu’il mérite. 

Pour compléter, 2 podcasts (au contenu assez similaire) au sujet du livre d’Alexis Jenni :

France Inter > https://www.franceinter.fr/emissions/le-temps-d-un-bivouac/le-temps-d-un-bivouac-16-janvier-2021 

RFI > https://www.rfi.fr/fr/podcasts/si-loin-si-proche/20210101-john-muir-vagabond-pionnier-de-l-%C3%A9cologie-rediffusion?ref=tw_i

Citations

“Le goût de notre époque à s’ensauvager dans la Nature est savoureux à observer. Des milliers de personnes épuisées, éprouvées, sur-civilisées, commencent à comprendre qu’aller dans les montagnes, c’est rentrer chez soi ; que l’état sauvage est une nécessité ; que les parcs et réserves montagnardes sont non seulement des sources de bois d’oeuvre et de rivières irrigatrices, mais aussi de sources de vie. Pour s’affranchir des effets stupéfiants du vice qu’est l’overdose industrielle et de l’apathie mortelle du luxe, elles essaient, du mieux qu’elles peuvent, d’amalgamer et d’enrichir la routine de leur existence au contact de la Nature, de se débarrasser de la rouille et de la maladie.” (Préserver les solitudes, John Muir (trad. Martin Paquot))

“Pour les êtres lucides et libres, il semble inutile de traverser le continent à la recherche de la beauté sauvage ; et peu importe la facilité du chemin, car ils la trouvent en abondance partout où ils sont.” (Préserver les solitudes, John Muir (trad. Martin Paquot))

“En attendant, les seuls terrains récréatifs et hygiéniques accessibles et disponibles aux touristes qui cherchent à échapper à leurs soucis, à la poussière et à une mort prématurée, sont les parcs et réserves de l’Ouest.” (vous pouvez remplacer par “les parcs et réserves de l’Auvergne”, ça se tient aussi ;)) (Préserver les solitudes, John Muir (trad. Martin Paquot))

Et voilà comment ça a tourné : 

“… j’ai vu que pour atteindre le Half Dome où Muir grimpait seul, on doit maintenant tenir une rampe métallique plantée dans le roc, et on doit suivre pas à pas la file ininterrompue de promeneurs qui serpente vers le sommet, on y fait la queue pour se prendre en photo, en se contorsionnant pour laisser penser que l’on y est seul.” (J’aurais pu être millionnaire j’ai choisi d’être vagabond, Alexis Jenni)

(il faut même apparemment obtenir un permis par loterie auprès du Park pour pouvoir accéder à cette mascarade)

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>> Pour lire John Muir in ze text, ses ouvrages dispo librement sur le site Gutenberg <<

1 Comment

  1. ha la la la … rien à ajouter sinon que je vais me procurer ce livre d’Alexi Jenni, ton post m »ai ton post m’a donné envie de le lire. Je suis certain que le personnage et sa vie vont me plaire. Merci Ghislaine pour cette découverte.
    Olivier

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