Food Coop

New-York, Brooklyn, 1973. Une communauté de doux rêveurs décide de s’affranchir des grands magasins et de créer un marché alimentaire autogéré, Food Coop.
2016, même endroit. Ils sont désormais plus de 17 000 membres de ce supermarché coopératif et merci, ça va bien pour eux. Mais comment font-ils ?

foodcoopTom Boothe, le réalisateur, les a observés et interrogés pour ce documentaire passionnant. Fonctionnement au quotidien, motivations, profils, problèmes rencontrés… si ce n’est pas un mode d’emploi ça y ressemble fortement ! D’ailleurs, Tom Boothe, résident français depuis 15 ans, a contribué à créer La Louve, petit frère parisien de la Food Coop dans le 18e arrondissement. Ouverture imminente cet automne !

Le principe de la Food Coop est, à la base, très simple : il faut travailler 3h par mois dans le supermarché pour avoir le droit d’y faire ses courses, environ 40% moins chères que dans les autres commerces et proposant des produits quasiment introuvables ailleurs. Un deal a priori idéal ! 3h par mois c’est rien du tout et à la portée de tous, et avoir accès à des produits locaux, bio, ultra frais à des prix imbattables, une aubaine incroyable.

Tom Boothe s’est penché sur les motivations et profils de ces adhérents et le résultat est étonnant. On y trouve toutes les catégories sociales, des gens qui habitent le quartier ou à 2h de métro/bus. Et si le prix des produits est un argument massif, c’est surtout l’accessibilité à certains produits frais qui saute aux yeux dans ce documentaire. Je suis tombée des nues lorsque j’ai découvert que se procurer des fruits et légumes frais (un vulgaire citron en l’occurrence), relevait du parcours du combattant à Brooklyn. Idem pour la viande, le fromage… absents des épiceries au profit des produits industriels transformés, ou vendus très cher et dans un état sanitaire douteux.

Mais comment font-ils pour se procurer ces produits à la Food Coop ? Et bien ils ont leur propre réseau de fournisseurs et producteurs, et une fois dans le magasin, ce sont les petites mains des adhérents (et quelques salariés permanents tout de même) qui mettent en rayon, coupent et conditionnent le fromage, passent le balai, gèrent la caisse… à tour de rôle donc.

Une véritable ruche bourdonnante qui n’est pas sans poser quelques petits problèmes évidemment. A raison de 3h par mois, difficile de maîtriser toutes les ficelles, de connaître tous les recoins de stockage. Et puis… la nature humaine étant ce qu’elle est (spoiler : mauvaise), il faut gérer les petits resquilleurs qui ne font pas leur temps réglementaire, ou pire, qui chapardent dans les rayons. La Food Coop a donc instauré des équipes et règlements pour gérer tout ça, les plannings, les absences, les mauvais joueurs qu’il faut suspendre ou expulser… mais dis donc ! C’est qu’on serait pas loin d’une véritable petite entreprise non ? Et pour certains aspects, en pas très cool. Par exemple, le fait de “sauter” son service, qui implique la “punition” de devoir le doubler la fois suivante. Bon. C’est dissuasif peut-être en cas de grosse flemme mais je me mets à la place de celle ou celui à qui il arrive une vraie tuile et qui se retrouve avec cette sanction sur le dos. Sauf s’il existe des exceptions réglementaires mais le documentaire ne le dit pas. Bref. L’utopie a laissé place à un pragmatisme économique qui rappelle, quand même, un peu, les méthodes de management des entreprises classiques mais avec 17 000 “employés”… que faire ?

Un autre point qui chagrine un peu avec ce fonctionnement en coopérative, c’est le don de son temps. Comme l’explique l’un des fondateurs de la Food Coop avec beaucoup de belle philosophie, c’est ce que nous avons de plus précieux. En effet. Mais les adhérents de la Food Coop interrogés dans le documentaire ont tous un emploi à côté. Bah oui, pour payer ses courses, même 40% moins chères, il faut un revenu, donc il faut travailler.  Et si 3h par personne et par mois semblent dérisoire à l’échelle d’un individu, si tu multiplies par 16 000 adhérents, ça fait un sacré paquet d’équivalents temps plein non ? Avec des emplois qui pourraient être occupés par des gens qui n’en ont pas et qui en cherchent, c’est pas ce qui manque il me semble. Mais attention, ça nécessite de revenir vers un modèle capitaliste, augmenter les prix, les marges, pour pouvoir payer les salaires, tout ça… bouh ! J’avoue que sur ce point je n’arrive pas à déterminer si la Food Coop est un modèle socialement acceptable, mon cœur balance. Si tout le monde se met à bosser bénévolement pour consommer moins cher ou gratuit… ça va vite coincer quelque part.

Autre point non évoqué dans le documentaire, les produits non alimentaires vendus dans la Food Coop. Pour l’alimentaire, on nous explique que tout est frais, sélectionné avec soin, dans la mesure du possible bio… Parfait ! Mais les produits manufacturés vendus à côté… bon, j’imagine que c’est moins parfait.

Je suis critique mais c’est parce que cet excellent documentaire bouscule méchamment nos modèles habituels de consommation, et me fait mouliner le cerveau depuis que je suis sortie de la salle de ciné. Il donne à réfléchir sur ce que nous consommons et sur le choix éclairé que nous pouvons opérer sur le contenu de notre assiette notamment. Le vrai scandale des autres enseignes américaines évoquées dans le documentaire, c’est de ne pas proposer de produits bruts et sains, privant les consommateurs d’une liberté de s’alimenter comme ils le veulent, et leur imposant des modes de production et consommation invasifs pour notre environnement et notre santé. Vouloir contrôler tout ça relève de l’instinct de survie et rien que pour cette raison, la Food Coop est une superbe réussite. Après, je pense qu’en France les motivations à monter une Coop sont un peu différentes. Tout en me considérant privilégiée, il me semble que tout le monde (hors personnes en grande précarité bien entendu) a accès à une offre de produits frais abordable, pas forcément bio (quoique j’avais déjà fait la démonstration ici que le bio peut être moins cher). Bien sûr, nous avons aussi nos palanquées de produits transformés dégueulasses avec zéro intérêt nutritionnel et simples fruits du marketing alimentaire de tête de gondole, évidemment. Mais il me semble qu’on ne suit pas le même parcours du combattant (même à Paris), pour faire ses courses. J’espère de tout cœur que La Louve connaîtra le même succès que la Food Coop mais les objectifs sont, je le crois, différents. Manger mieux, plus sain, plus équitable et sans engraisser les entreprises du CAC40… très bien mais l’urgence me semble moins vitale que du côté de la Food Coop américaine. Peu importe, je crois qu’il faut soutenir toutes les initiatives du genre car au-delà du simple acte de consommation, c’est tout une dynamique citoyenne collaborative qui se met en marche et créer du lien social ne peut être que bénéfique pour notre pays, surtout par les temps qui courent.

Le film s’est terminé par un débat avec Tom Boothe, venu présenter son film en Auvergne (merci à lui !), l’association Anis Etoilé et Marion Canales, adjointe à la mairie de Clermont-Ferrand. Les collectivités s’engagent de plus en plus dans des projets d’économie sociale et solidaire et c’est tant mieux, ce qui n’est évidemment pas du tout le cas aux Etats-Unis, comme Tom Boothe l’a souligné.

Donc ben à défaut de coopérative de consom’acteurs près de chez vous, optez pour les petits producteurs et artisans, les circuits courts, le bio… et cuisinez !

Et allez voir Food Coop à sa sortie en salles, le 2 novembre 2016 ! Parlez-en autour de vous, réfléchissez, échangez… et changez !

(gros merci à Clémence pour cette soirée ;))

Facebook La Louve

Facebook Food Coop

Site officiel du film Food Coop (interview de Tom Boothe, etc.)

Food Coop – Film Annonce from LARDUX FILMS on Vimeo.

4 Commentaires

  1. Marie Fontaine

    Ce film à l’air très intéressant, et ton article l’est tout autant ! Ca m’a rappelé un événement lors d’un séjour aux Etat Unis. Nous allions passer quelques jours dans les Everglades dans un airbnb, et comme nous sommes très prévoyant, on s’est arrêté dans un supermarché avant (parce qu’on s’est dit que ça devait pas courir les Everglades les supermarchés, ce qui est vrai !). Bref, on remplit notre panier de pâtes et sauce tomate pour le soir, et décidons d’aller chercher également des fruits et des légumes. Je pense avoir sincèrement tourner pendant un quart d’heure dans le supermarché avant d’arriver à ce constat : pas de rayon fruits et légumes. On a testé un autre super marché sur la route, et c’était le même constat. J’ai trouvé ça dingue. Même si je ne m’attendais pas à trouver des beaux produits frais et bios, c’était un peu la consternation, et c’est notre hôte airbnb qui nous avait indiqué finalement une ferme pour aller nous fournir (parce que oui quand même en Floride, on produit des bons produits gorgés de soleil ! euuuh mais surement pas bios !!).
    Bref, j’ajoute ce film à ùon programme cinématographique de novembre !

    • @Marie : ah ben si tu confirmes que c’est un phénomène généralisé :/// C’est horrible de se dire que les produits bruts terminent dans les cuves des industriels et sont finalement transformés en trucs dégueu et super chers. Ce cauchemar ! Je mesure vraiment la chance qu’on a ici.

  2. Pingback: Festival Courts de sciences | The magic orange plastic bird said...

  3. J’aime bien ta reflexion sur le modèle, sa pertinence, etc… Cela me fait tourner le moulin à penser! :-)
    J’aimerai bien voir ce film… à mettre sur ma liste des choses à faire…!!! ;-) )
    Mais, oui, la France est encore relativement privilégiée, pour les privilégiés… Quand tu as un revenu décent (challenge #1), un logement décent (challenge #2) et la possibilité d’accès à une nourriture décente quand tu as pourvu au nécessaire te permettant d’assurer #1 et #2. Je connais en France trop de familles monoparentales, logés dans des trucs limite insalubres, mal chauffés l’hiver, travaillant au salaire minimum (le vrai, pas celui des petits pains à 0,15 euros! ;-) ), parfois à temps partiel faute de mieux… Combien de millions de personnes sous le seuil de la pauvreté en France déjà? L’obésité frappe chez les pauvres avant tout! Alors, au 17 000 personnes fois 3 heures qui pourraient (peut-être dans certains coins mais effectivement pas aux USA et encore moins à NYC!) permetre la création de plus d’emplois si les gens payaient (reflexion que je me fais parce que évidement, parmis ces 17 000 personnes, certaines ont les moyens de…), j’oppose la création d’emplois (les employés payés) qui ne seraient pas sans l’existence de la coop, une responsabilisation de la consommation (tu es membre de la coop, donc tu vas acheter là systématiquement, comme on allait chez l’épicier autrefois, donc il est plus facile de gérer les stocks avec des clients réguliers qui voient ce qui se passe en arrière plan de ce genre de magasin!), une forme de conscientisation sociale aussi (faire caissière, ou restocker les rayons… même moi je n’ai jamais fait! ;-) ), et d’échange, au lieu de remplir les poches d’actionnaires et de spéculateurs qui eux, définitivement, n’ont pas besoin de cet argent qu’il se font sur le dos du système. Je suis de ceux qui pensent que la décroissance doit se faire et ne peut se faire que sur le dos de la finance et la grosse industrie, graduellement. Ce genre de coopératives est-il LA réponse? Je ne pense pas. Comme toi, je pense qu’il faut cependant les encourager car il peut être une des pièces du puzzle et un pas (même petit et mal assuré) dans la bonne direction! :-)
    Voilà… pour t’embrouiller un peu plus encore les méninges… !!! ;-)

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