Nos vies

nosviesMarie-Hélène Lafon est une compatriote Auvergnate qui malgré une certaine discrétion a accumulé un certain nombre de prix littéraires et de sélections. L’un de ses romans, L’annonce, a été adapté pour la télévision par Arte et ce téléfilm m’avait donné envie de lire ses textes. C’est chose faite (et il y en aura d’autres, pour sûr) avec Nos vies. 

Ce court roman, publié en 2017, prend la voix de Madame Santoire (comme la rivière du Cantal), solitaire sexagénaire récemment retraitée qui fait désormais ses courses au Franprix à de nouveaux horaires. Elle y observe ses contemporains avec un peu plus d’attention, en particulier les habitués. Il y a Gordana, une caissière au physique volcanique, à l’accent d’Europe de l’Est et au pied bot. Et il y a Horacio, solide bonhomme qui vient le vendredi matin, à heure fixe, et qui semble vouloir attirer l’attention de Gordana. Alors Jeanne Santoire se plaît à imaginer leur histoire à chacun, leur enfance, leurs douleurs secrètes, leur avenir incertain. Et ces histoires la ramènent irrémédiablement vers la sienne. Vers ses racines auvergnates, vers ses parents, ses frères, vers Karim, cet infirmier Algérien qui aura partagé sa vie pendant de longues années avant de disparaître du jour au lendemain, sans explication, la laissant hagarde et éteinte. Et puis il y a Madame Jaladis, la vieille voisine qui vient de décéder, le souvenir des cafés, des conversations et le Saint-Esprit. 

Marie-Hélène Lafon déroule le fil de la vie, la sienne, la nôtre, avec une acuité psychologique, une délicatesse, une finesse sociologique qui serrent le cœur. Gordana et Horacio sont un prisme, ils ne ressemblent pas à Jeanne, ni de près ni de loin, mais ils partagent cette même désespérance, cette trajectoire où à un moment tout bascule, tout s’enlise, tout est vain mais la vie continue, bancale, un peu terne, résignée. 

Je découvre avec ravissement l’écriture de Marie-Hélène Lafon, précise comme du point de croix, d’une mélancolie élégante et délicate, presque légère parfois. Une écriture dont la complexité n’enlève rien à la lisibilité et qui au contraire vient souligner avec d’autant plus de force l’authenticité des situations et des émotions. 

Le supermarché comme catalyseur du portrait social, ça me rappelle évidemment le superbe “Regarde les lumières mon amour” d’Annie Ernaux, autre auteure française indispensable qui avait passé un an à noter ses impressions dans le Auchan de Cergy. Deux visions complémentaires, deux écritures superbes que je vous recommande vivement. 

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“Il y a de la douceur dans les routines qui font passer le temps, les douleurs, et la vie ; les gestes du matin, par exemple, les premiers au sortir du lit, la radio en sourdine la ceinture du peignoir le rond bleu du gaz sous la casserole le capiton usé des pantoufles les cheveux que l’on démêle avec les doigts, les gestes du matin font entrer dans les jours, ils ordonnent le monde, ils manquent si quelque chose les empêche, on est dérangé, et ils sont plus que tous les autres difficiles à partager.”

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