Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une

Vous allez mal. Si si. Vous allez très mal. Rien ne va, d’ailleurs. Votre vie perso est un échec, votre vie pro n’en parlons pas, et en plus, vous avez quatre kilos en trop. Vous êtes littéralement au bout de votre vie. Alors on va vous expliquer comment aller mieux, comment séduire votre mari, dompter votre gosse, comment vous barrer de votre job, et comment perdre quatre kilos. Si vous n’y arrivez pas, vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous-même, bande de nazes. C’est, en substance, la conclusion de ce torchon manipulateur.

Bon. On m’a obligée. Pourtant j’avais dis non. Parce que moi, les bouquins de développement personnel, merci mais non merci. Pour ceux que ça amuse, vous pouvez relire mon avis éclairé sur les deux bouses insondables que sont Lâcher prise, et L’homme qui voulait être heureux. Mais là, avec Raphaëlle Giordano, gna gna c’est un roman, gna gna il est en tête des ventes de livres en France (ce qui n’est pas vraiment un gage de qualité pour moi, vu qu’on y croise souvent Musso (tu veux relire aussi ?)). Je vais être dure et ça me fait de la peine pour la personne qui me l’a prêté (et qui souhaite garder l’anonymat), parce que cette personne a par ailleurs de très bons goûts (du moins des goûts que je partage, personne n’ayant l’apanage du bon goût, pas même moi (et pourtant…(non ?))). Mais cette personne est prévenue donc allons-y. Et vous, je vous préviens que je vais spoiler donc si vous faites partie des trois ou quatre péquins qui ne l’ont pas encore lu, tenez-vous le pour dit.

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Source : les internets

Alors le pitch. C’est Camille, trentenaire bien tassée, qui se fout au fossé avec sa bagnole en pleine forêt en rentrant d’un rendez-vous pro. Elle sonne chez un type qui l’accueille, lui prête son téléphone, et détecte instantanément qu’elle est au bout de sa vie. Du coup, il lui file sa carte de routinologue : il peut l’aider à sortir de l’ornière (mais pas sa bagnole, hein, faut pas déconner, en plus il pleut, merde). A partir de là, ils vont échanger des tas d’e-mails, de SMS, ils vont se rencontrer dans des endroits insolites, partager des expériences étranges, afin de mettre en place un programme efficace pour que Camille devienne enfin quelqu’un de respectable. Ils vont y aller étape par étape, et à chaque niveau franchi, Camille gagne un pendentif fleur de lotus. Trop la classe. Jusqu’à devenir ceinture noire de fleur de lotus. Kïaaïïï !

Ta-deuxieme-vie-commence-quand-tu-comprends-que-tu-n-en-as-qu-uneLe programme commence par ranger sa maison et refaire les peintures. Je. Bon. Après y a reconquérir son mari. Mais. Euh. Ensuite y a dresser efficacement son enfant. Ah. Puis sympathiser avec un connard de collègue. Gniii. Perdre 4 kg sans rien faire. Meuh ouiiii… Puis se barrer du boulot pour monter sa start-up de vêtements bio pour enfants en leasing (les vêtements, pas les enfants (quoique… idée de start-up ?)). Achevez-moi putain. ACHEVEZ-MOI. Si vous rentrez pas dans le cadre déjà… ça part mal. Ton appart est bien rangé ? OK. T’as pas de mec ? Attend Raphie a quelque chose pour toi *wink wink* (voir plus loin). T’as pas d’enfant ? Ton job te convient ? De toute façon t’as aucun talent en sommeil, t’as jamais su dessiner, jouer d’un instrument, danser la salsa ? T’as pas 4 kg en trop, mais 10, ou 20 et pas le budget pour un abo en salle (ni le temps, life is short et pas life EN short) et de toute façon t’as déjà tout essayé et ça marche pas ? Ben tu vas refermer ce bouquin en te sentant bien démunie. Toi aussi tu sens que quelque chose ne va pas dans ta vie, mais c’est pas dans le catalogue de Raphaëlle Giordano. Que faire ? Ben démerde-toi, voilà. DEAL WITH IT. Je parle un peu anglais parce que le bouquin est truffé d’expressions tendance lifestyle fashion. CE QUI NOUS DONNE BIZARREMENT UNE VAGUE IDÉE DE LA CIBLE. T’as un boulot salarié mais ton chef te saoule ? Devient blogueuse influente ! Hi hi hi. Et le plus beau c’est que donc la Camille elle ouvre sa boutique de trucs bio en leasing, là, et devine qui vient à l’inauguration ? Jean-Paul Gaultier. Mais. bien. sûr. Le coup de grâce. Juste au moment où on commençait un peu à y croire, qu’on allait se prendre en main et tenter de changer de vie… “ah merde, faut Jean-Paul Gaultier… pffff, c’est loosé, quoi”. Parce que toi si t’ouvres ta start-up, t’auras pas Jean-Paul, t’auras dans le meilleur des cas une poignée de blogueuses locales qui te pondront un devis de 2000 balles pour te faire les honneurs d’un tweet plein de fautes. Je m’égare, pardon.

La cible de ce “roman” qui n’en est pas vraiment un, ça n’est clairement pas toutes les femmes (les hommes n’en parlons pas, une adaptation avec un titre en police bleue devrait bientôt sortir). Parce que y en a que ça va faire marrer, les délires existentiels de cette trentenaire mariée, maman, qui a un job, un appart, une voiture, pas de problèmes graves et qui prétend être au bout de sa vie. Alors entendons-nous bien, on peut avoir tout ça et faire une dépression, une vraie. Mais ici il ne s’agit pas de ça. Du coup je trouve le titre totalement surfait. Je pensais qu’on allait nous raconter l’histoire de quelqu’un qui vit un grand bouleversement, un choc, un événement dramatique qui le/la pousse à tout changer. Non, Camille aura la même vie qu’avant, elle sera une bonne épouse sexy, une bonne mère complice, mais dans une start-up. YOLO. Tiens ça aurait été plus court comme titre, et tout aussi efficace vu que c’est le même message, YOLO. Les problèmes existentiels des bourgeoises en mal de sensations, ça me gonfle un peu. Parce que concrètement, honnêtement, même en suivant à la lettre les conseils de ce bouquin, combien arriveront au résultat escompté ? Sans même parler du mari compréhensif et du gosse équilibré, qui a vraiment les moyens de changer de taf ? Moyens intellectuels et financiers ? Start-up nation à la con. On nous fait croire que tout est possible à condition de le vouloir mais manifestement Raphaëlle Giordano n’a pas lu les jérémiades de tous ces auto-entrepreneurs qui en bavent, qui bossent 60h par semaine, ne peuvent jamais prendre de vacances et passent leurs journées à ferrailler avec l’administration quand ce n’est pas avec les clients eux-mêmes (mais qui sont trooop contents d’être « libres et indépendants »). Elle nous colle sa vision idéalisée de l’existence mais je doute que ce soit celle de tout le monde, et si une telle lecture peut faire du bien à certaines (je peux le concevoir, allez), elle peut aussi réveiller une grande frustration, ou carrément créer un mal être là où il n’y en avait pas forcément avant. Ce qui m’exaspère dans ces bouquins de développement personnel, c’est qu’ils partent du principe qu’on fait mal les choses, qu’on est malheureux parfois sans le savoir, qu’on est malheureux par notre faute, et qu’on a besoin de quelqu’un pour nous dire comment nous épanouir… de la façon dont la société perçoit l’épanouissement, à savoir un mari, un enfant, un bon job et une silhouette satisfaisante. Holy shit ! C’est plus que très réducteur, c’est ringard, c’est potentiellement dangereux, et c’est pénible de se voir pointé du doigt ainsi en permanence. Si je n’ai pas envie d’être “plus performante” dans ma vie, c’est mon droit. Cette obligation d’être performant, organisé, heureux, c’est usant et c’est une grenade dégoupillée qui finira par nous péter à la gueule quand on se rendra enfin compte qu’il y a des choses qu’on ne maîtrise pas.

Tous ces bouquins de développement personnel reposent sur un concept : l’effet barnum. Un grand classique des pages horoscope. Être suffisamment vague tout en appuyant sur des émotions ressenties par tous, ponctuellement ou régulièrement, pour qu’on se dise “mais oui ! C’est tout moi ça !”. Ces gens ne veulent pas votre bien-être, ils veulent votre argent. Et ça marche.

Pour vous séduire, ils n’hésitent pas à utiliser des concepts fumeux, des tendances de magazines girly, de la spiritualité de pacotille façon Ikea. Quand Camille installe son petit coin méditation avec un vase ikébana, “trois cases cubiques design” (sic), un statue de Shiva et prétend accéder au zen… j’ai envie de chialer. Appropriation culturelle level warrior. Je ne supporte pas cette exploitation qui est faite du “zen”, qui est aux antipodes de la frénésie de consommation qu’on lui accole en Occident. Le zen c’est le dénuement, c’est savoir se contenter de peu, et chez nous c’est  aller acheter des débilités chez Hema et se payer un massage hors de prix dans un spa. A défaut de vous respecter, respectez la culture d’autrui. Et Shiva c’est pareil, lâchez-lui le trident. 

J’en reviens aux célibataires, auxquelles Raphaëlle Giordano dispense entre les lignes quelques conseils pour sortir de cette situation inavouable. Je cite (attention ça pique un peu) :

“Je m’évertuai à faire rimer confiance et élégance, en hommage à mon modèle féminin [Isabelle Huppert, la pauvre].

Les résultats furent surprenants : quatre interpellations en vingt minutes ! Les deux premiers messieurs pour me dire que j’avais un très joli sourire. Le troisième pour m’inviter à boire un café. Le quatrième pour me donner sa carte en vue d’un rendez-vous galant… Inutile de dire que ma self-esteem était remontée en flèche ! Je savourai ce sentiment nouveau, cette griserie de constater mon pouvoir de séduction.”

HASHTAG BALANCETONPORC. Sans déconner, ça fait des mois qu’on se casse le cul à dénoncer le harcèlement de rue et elle, ELLE, elle est toute contente. Dans la vraie vie, je ne connais pas une seule femme qui serait “grisée” de se faire interpeller par 4 types en vingt minutes. Putain de bordel de merde sérieux. A part Morano et Boutin évidemment.

Bon et vous aurez noté avec ce court passage la haute qualité stylistique de l’ouvrage. Outre la platitude et les anglicismes, on trouve aussi des métaphores consternantes et des phrases en gras, histoire de faciliter la lecture à celles qui n’en auraient pas l’habitude.

Bon bref, je m’aperçois que je fais beaucoup trop long pour un livre qui n’en vaut pas la peine. J’aurais encore mille trucs à dire mais tant pis. Mon seul conseil en développement personnel serait le suivant : arrêtez de vous faire balader par des bouquins cul-culs porteurs d’un idéal en carton qui ne vous ressemble pas, écoutez-vous, écoutez vos émotions, repérez ce qui vous fait plaisir, ce qui vous fait du mal, et adaptez vos choix et vos attitudes pour que l’équilibre soit le moins pénible possible. Trouvez vous-mêmes les clés. Et les vaches seront bien gardées.

 

10 Commentaires

  1. Ah… du grand « Gigi »! (dit-il le sourire fendu jusqu’aux oreilles!). J’aime le passage sur l’appropriation culturelle du « zen », qui résonne avec un combat que je ne rate jamais de défendre, celui de l’appropriation de la culture amérindienne en Amérique du nord, qui a rebondi plusieurs fois dans les médias ici. Les têtes d’indiens caricaturées sur les logos d’équipe de sport (qui sont en fait le trophée que l’équipe prétend arracher à ses adversaire dans la guerre pour le terrain qu’est le football américain) les « déguisement » d’indiens vendus en grande surface ou les symboles religieux, spirituels ou culturels vendus dans les magasins de souvenirs qui sont une insulte à la sensibilité des amérindiens sur le sujet… Ouais… l’occident a bien du chemin à faire pour atteindre un semblant d’équilibre!
    Merci pour se moment de délectation!

    • @sdf…de luxe : héhé, je sais qu’avec ce genre d’article je fais plaisir aux « anciens » ;) Tout à fait d’accord avec toi sur la culture amérindienne, c’est horriblement passé dans la culture populaire et particulièrement choquant… Pire que le « zen » qui ne fait finalement pas grand mal.

  2. Val

    Dommage que ce soit un prêt et pas un don : tu aurais pu le transformer en flip-book.

  3. Je fais partie des péquins qui n’ont pas lu ce chef d’œuvre. Et je n’ai pas l’intention de le lire. C’est pas mon truc, ce genre de bouquin. Mais tu vas t’attirer les foudres de blogueuses littéraires influentes… On va à te traîter de méchante. Pour les polies. Sombre connasse qui n’a rien compris, pour les autres. N’as-tu pas honte de dire ce que tu penses ?!? Malheur… On ne démonte pas un best-seller ! Moi, je t’ai trouvé drôle. Et j’adore ce genre d’article. Mais je suis un peu méchante aussi. Sinon, je lis Musso. Et j’aime bien. Levy aussi, d’ailleurs. Mais je lis aussi des trucs intelligents et bien écrits. Ça compense, non ? 😀

    • @abc.delphine : disons que si les blogueuses « littéraires » influentes viennent me gratter, elles trouveront à qui parler et j’ai l’impression que question critique littéraire j’ai un peu plus de compétences qu’elles ! (sans me vanter :D) Alors j’aime pas Musso et Lévy mais bon, ça reste du roman. Les machins de développement personnel c’est ce petit côté manipulateur qui me rend folle O_o

  4. Lily

    Ben dis donc ça casse ! En effet ça a l’air bien nul et Cécile a confirmé. Mais tu sembles ne pas être très zen.Mieux que la statue de Shiva, je te conseille le squishy de Flora .

  5. Pingback: Playlist du mois de février | The magic orange plastic bird said...

  6. romain

    ça donne envie…
    Pour le développement personnel, je conseille Reza (les pièces de théâtre, pas la bio de sarko et pas le dernier roman – Babylone).

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